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Rami Rahmouni ou la fuite des talents : L’or perdu de la Tunisie

  • 4 novembre 2026
  • 8 min de lecture
Rami Rahmouni ou la fuite des talents : L’or perdu de la Tunisie
7 min de lecture

Le choix du jeune nageur tunisien de représenter l’Arabie saoudite a ravivé une blessure bien connue : celle de voir partir les meilleurs. Derrière une naturalisation sportive se dessine une bataille mondiale pour attirer les talents, qu’ils soient champions, chercheurs, médecins ou ingénieurs. Une compétition dans laquelle la Tunisie peine encore à retenir ses élites.
Lorsque le jeune nageur tunisien Rami Rahmouni, considéré comme l’un des plus grands espoirs de la natation nationale, a choisi de porter les couleurs de l’Arabie saoudite, la déception a été à la mesure des espoirs placés en lui. Triple champion d’Afrique junior en 2023 sur 400 m, 800 m et 1 500 m nage libre, vainqueur des Jeux arabes et présenté comme un héritier potentiel des grands nageurs tunisiens, il incarnait aux yeux de beaucoup l’avenir de la discipline.
La blessure a été d’autant plus vive que quelques mois seulement après sa naturalisation sportive, le jeune homme est devenu champion olympique de la jeunesse sous les couleurs saoudiennes lors des Jeux de Dakar 2026.
Pour de nombreux Tunisiens, le sentiment est cruel : voir éclore ailleurs un talent né, formé et révélé en Tunisie.

Une frustration qui dépasse le sport
La colère suscitée par cette affaire ne tient pas seulement à la perte d’un nageur. Elle touche à quelque chose de plus profond.
La Tunisie a investi dans ce jeune sportif. Des entraîneurs l’ont accompagné. Une fédération l’a soutenu. Des compétitions ont permis son émergence. Puis, au moment où les années de formation commencent à porter leurs fruits, c’est un autre pays qui recueille les médailles.
Le raisonnement est simple et largement partagé : « Nous avons semé. D’autres récoltent. »
Cette impression n’est d’ailleurs pas propre au sport. Elle traverse l’université, la médecine, la recherche scientifique, l’ingénierie ou encore les nouvelles technologies. La Tunisie forme souvent des talents dont les plus brillants finissent par s’accomplir sous d’autres cieux.
L’affaire Rami Rahmouni devient alors le symbole d’une inquiétude nationale plus vaste : celle de voir partir ses meilleurs éléments.

Le procès est-il pour autant équitable ?
Pour autant, réduire la décision de Rami Rahmouni à un simple choix financier serait trop facile. Aucun sportif ne construit sa vie uniquement en fonction du drapeau qu’il porte. Il regarde également les moyens mis à sa disposition, son environnement d’entraînement, ses perspectives de progression et l’avenir qu’il peut offrir à sa famille.
À 17 ans, un athlète sait que sa carrière est courte. Il sait aussi qu’une blessure peut tout arrêter. Face à lui, certains pays proposent désormais des infrastructures de pointe, des équipes médicales spécialisées, des stages permanents à l’étranger, des bourses d’études et des garanties financières parfois difficilement comparables.
Dans ces conditions, la question qui se pose au jeune champion n’est plus seulement patriotique. Elle devient existentielle : “Puis-je réaliser ici le rêve que je poursuis depuis l’enfance ?”
Le drame est peut-être là : lorsqu’un sportif se pose cette question et ne trouve pas une réponse suffisamment convaincante dans son pays d’origine.

La mondialisation a créé un marché mondial des talents
L’histoire de Rami Rahmouni s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus large. Les nations ne se contentent plus d’attirer les capitaux. Elles attirent désormais les compétences. Les footballeurs, les chercheurs, les médecins, les ingénieurs, les artistes, les entrepreneurs et les sportifs font aujourd’hui l’objet d’une concurrence internationale féroce.
Les États les plus riches l’ont compris depuis longtemps. Ils investissent massivement dans l’acquisition de savoir-faire et dans l’attraction des meilleurs profils disponibles. Le sport n’échappe pas à cette logique.
Derrière chaque naturalisation se cache souvent une compétition silencieuse opposant les nations. Une compétition où les salaires, les infrastructures, les conditions de vie, la qualité des études et les perspectives d’avenir pèsent parfois davantage que les discours patriotiques. Autrement dit, les champions sont devenus les acteurs d’un véritable marché mondial du talent.

Une question qui divise
Face à ce phénomène, deux visions s’affrontent. La première considère que l’athlète a une responsabilité morale envers le pays qui l’a formé. Selon cette approche, quitter son pays au moment où arrivent les succès revient à rompre une forme de contrat moral.
La seconde estime au contraire qu’un sportif appartient d’abord à lui-même. Il doit être libre de choisir l’environnement qui lui offre les meilleures chances de réussite.
Entre ces deux positions, le débat reste ouvert. Mais une certitude s’impose : les interdictions et les reproches ne suffisent jamais à retenir les talents.
Comment garder ses champions ?
La véritable question n’est pas de savoir comment empêcher les talents de partir, mais comment leur donner envie de rester. Car aucun pays ne peut durablement retenir ses champions par les injonctions morales ou les procès d’intention. Un jeune sportif qui voit son avenir ailleurs finira tôt ou tard par prendre le large.
Pour inverser la tendance, il faut d’abord offrir aux talents un horizon crédible. Un nageur, un médecin, un ingénieur ou un chercheur ne cherche pas seulement une meilleure rémunération. Il recherche un environnement où son ambition peut s’épanouir. Il veut des infrastructures performantes, des encadrants compétents, des procédures administratives simples, des perspectives de progression claires et la certitude que ses efforts seront reconnus.
À cet égard, la bataille des talents est devenue une bataille de confiance. Un jeune champion reste lorsqu’il a le sentiment que son pays croit en lui autant qu’il croit en son pays. Il reste lorsqu’il sait qu’il pourra poursuivre des études de qualité, vivre dignement de son métier, préparer sereinement l’après-carrière et évoluer dans un écosystème qui récompense le mérite plutôt que les réseaux. Le patriotisme peut inspirer une vocation ; il ne suffit plus à construire une carrière.

Quel plan d’action pour la Tunisie ?
L’affaire Rami Rahmouni devrait être perçue non comme un scandale isolé mais comme un avertissement. Elle invite à repenser en profondeur la politique nationale de gestion des talents. La Tunisie gagnerait à créer un véritable parcours d’excellence capable d’accompagner les jeunes prodiges dès leur détection. Chaque athlète à fort potentiel pourrait bénéficier d’un suivi individualisé associant fédération, établissements scolaires, universités, médecins du sport et partenaires économiques.
Il est également urgent de créer un statut national du talent d’élite, sportif ou scientifique, offrant des garanties concrètes : couverture sociale, bourses de formation, accompagnement universitaire, aménagement des cursus et préparation active à l’après-carrière. Trop de jeunes vivent encore leur ascension comme un pari risqué alors qu’elle devrait être considérée comme un investissement national.
L’enjeu est aussi économique. Sans prétendre rivaliser avec les moyens des grandes puissances sportives, la Tunisie peut mobiliser davantage les entreprises privées en développant le mécénat sportif et scientifique, en accordant des avantages fiscaux aux sociétés qui financent les jeunes talents et en créant des fonds dédiés aux disciplines à fort potentiel. Chaque dinar investi dans l’excellence doit être perçu comme un placement d’avenir et non comme une dépense.
La Tunisie gagnerait également à entretenir des liens plus étroits avec sa diaspora. Trop souvent, le départ est vécu comme une rupture alors qu’il pourrait devenir une force. Les étudiants brillants, les chercheurs confirmés et les sportifs expatriés devraient être considérés comme des ambassadeurs dont l’expérience et les réseaux profitent au pays. Maintenir ce lien exige une administration réactive, des projets attractifs et une volonté politique constante.
Enfin, il faut remettre la reconnaissance au cœur du dispositif. Les talents ont besoin de perspectives matérielles, mais aussi de considération. Un pays qui célèbre ses chercheurs, ses artistes, ses ingénieurs et ses champions envoie un message puissant à sa jeunesse. Il lui dit que l’excellence a une place, un visage et un avenir sur son sol.

Le véritable enjeu
Au fond, le dossier Rami Rahmouni n’est peut-être pas celui d’un jeune nageur qui s’en va. C’est celui d’un pays qui s’interroge. Comment continuer à former l’excellence sans voir celle-ci s’échapper ? Comment transformer le patriotisme en choix libre plutôt qu’en obligation ? Comment convaincre un champion que ses rêves peuvent s’accomplir chez lui ?
Le sport tunisien devra répondre à ces questions. Mais elles concernent tout autant l’université, la recherche, la médecine ou l’ingénierie. Car dans le monde d’aujourd’hui, la richesse la plus convoitée n’est ni le pétrole, ni les matières premières. Ce sont les talents.
Et la bataille pour les retenir ne fait que commencer.

Auteur

M. B

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