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Éducation : Quelle réforme pour une école publique en quête de renaissance ?

  • 18 mai 2026
  • 7 min de lecture
Éducation : Quelle réforme pour une école publique en quête de renaissance ?

Dans les deux précédents articles, nous avons retracé les principales réformes du système éducatif engagées en Tunisie depuis les premières années de l’indépendance, tout en mettant en lumière les difficultés et les fragilités qui pèsent aujourd’hui sur l’école tunisienne. Dans ce troisième volet de cette série, il s’agira d’analyser les enjeux de la nouvelle réforme et d’en dégager les perspectives essentielles.

La Presse — La réforme de l’éducation est, de l’avis général, l’un des chantiers les plus complexes à entreprendre. Elle se heurte à son gigantisme, à la multiplicité des intérêts politiques et sociaux en jeu, ainsi qu’à une forte résistance au changement de la part des différents acteurs du système.

En Tunisie, l’école publique se trouve aujourd’hui au cœur d’une réflexion nationale majeure sur son avenir, sa gouvernance et sa capacité à garantir l’égalité des chances

Le système éducatif occupe, en effet, une place centrale dans la société et mobilise une pluralité d’intervenants aux visions parfois divergentes. Parents, élèves, enseignants, syndicats et décideurs publics ne partagent pas toujours la même conception de ce que doit être une «bonne» éducation, ce qui rend particulièrement difficile l’émergence d’un consensus durable.

À cette complexité s’ajoute la structure même du système éducatif, vaste et fortement interconnectée. Programmes scolaires, méthodes pédagogiques, examens, formation des enseignants, infrastructures et bien entendu budget, constituent un ensemble où chaque réforme, même partielle, peut produire des effets en cascade sur l’ensemble du dispositif.

Par ailleurs, toute transformation en profondeur se heurte inévitablement à des résistances. Les enseignants, notamment, doivent souvent adapter leurs pratiques pédagogiques, ce qui nécessite du temps, de la formation et un accompagnement adéquat afin de garantir l’efficacité des changements engagés.

Enfin, les effets d’une réforme éducative ne se manifestent qu’à long terme. Ce décalage entre l’action et ses résultats rend l’évaluation difficile et peut fragiliser la continuité des politiques publiques, faute de visibilité immédiate sur leurs impacts.

Une école publique à la croisée des chemins

L’école publique tunisienne traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Longtemps perçue comme un puissant levier de mobilité sociale et un pilier de la modernisation du pays, elle fait désormais face à une crise multidimensionnelle qui dépasse largement le cadre pédagogique.

Dégradation des infrastructures, inégalités territoriales, surcharge des classes, baisse du niveau des acquis fondamentaux et perte progressive de confiance des familles constituent autant de signaux d’alerte qui appellent une réponse globale et structurée.

Dans plusieurs régions, notamment à l’intérieur du pays, les établissements scolaires souffrent encore de difficultés persistantes : insuffisance des transports scolaires, manque d’équipements, accès limité au numérique et faible diversité des activités éducatives. Ces disparités accentuent les fractures sociales au lieu de les réduire.

Sur le plan pédagogique, les difficultés rencontrées par de nombreux élèves en langues, en lecture, en mathématiques ou en expression écrite révèlent également un malaise plus profond. Les approches d’enseignement restent souvent centrées sur la mémorisation, au détriment de l’esprit critique, de la créativité et des compétences analytiques.

Repenser la mission de l’école

Le défi n’est plus uniquement de produire des diplômés, mais de former des citoyens capables d’innover, de s’adapter et de contribuer activement aux mutations économiques et technologiques du pays.

Dans ce contexte, le rôle de l’enseignant demeure central. Pourtant, le métier connaît une fragilisation progressive : conditions de travail difficiles, surcharge administrative, tensions sociales et perte de reconnaissance affectent son attractivité et son efficacité.

Aucune réforme durable ne peut réussir sans une revalorisation réelle du corps enseignant, à travers une meilleure formation, des conditions professionnelles améliorées et une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de sa mission.

La transition numérique représente également un enjeu stratégique. La crise sanitaire a mis en évidence les limites du système éducatif en matière d’enseignement à distance. Toutefois, la transformation numérique ne peut se limiter à l’introduction d’outils technologiques : elle implique une refonte des méthodes d’apprentissage et une préparation aux compétences du futur.

Gouvernance, vision et confiance

La réforme s’inscrit aujourd’hui dans une nouvelle architecture institutionnelle, marquée par la création du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, prévu par le projet national et inscrit dans la Constitution de 2022.

Cette instance est appelée à jouer un rôle central dans la conception, le pilotage et le suivi des politiques éducatives, afin d’assurer davantage de cohérence et de continuité dans les réformes.

Dans ce cadre, plusieurs voix appellent le Conseil à élargir la consultation autour de cette réforme en associant davantage d’experts, d’universitaires, de pédagogues, de spécialistes des sciences de l’éducation ainsi que les différents acteurs du secteur. Il lui est également recommandé de s’inspirer des expériences internationales les plus réussies et des bonnes pratiques adoptées dans les pays dont les systèmes éducatifs figurent parmi les plus performants, tout en tenant compte des spécificités tunisiennes.

Cette nouvelle orientation doit, également, mettre l’accent sur un équilibre entre enracinement identitaire et ouverture aux compétences contemporaines. Il s’agit de consolider les valeurs nationales tout en intégrant des aptitudes essentielles telles que la pensée critique, l’esprit d’initiative, l’entrepreneuriat et les enjeux du développement durable.

Cette démarche suppose aussi une réflexion approfondie sur les méthodes pédagogiques, la formation des enseignants et l’adaptation des programmes aux mutations technologiques et économiques du monde actuel.

Cependant, la question de la gouvernance reste étroitement liée à celle des moyens. Une part importante du budget de l’éducation, qui se rétrécit d’année en année, demeure consacrée aux salaires, ce qui limite les capacités d’investissement dans les infrastructures, la modernisation des établissements et l’innovation pédagogique.

D’où la nécessité d’adopter une vision stratégique globale, fondée sur une meilleure rationalisation des ressources, mais aussi sur une mobilisation collective permettant d’assurer la réussite d’une réforme durable et efficace du système éducatif tunisien.

Restaurer la confiance, reconstruire un projet

Au-delà des réformes techniques, le véritable enjeu réside dans la restauration de la confiance des familles dans l’école publique. Le développement des cours particuliers et de l’enseignement privé traduit une inquiétude croissante quant à la capacité du système public à garantir l’égalité des chances et l’insertion professionnelle.

Reconstruire cette confiance exige plus qu’une succession de réformes fragmentées. Il s’agit de bâtir un véritable projet éducatif national fondé sur la stabilité, la qualité, l’équité territoriale et la modernisation.

Car, au-delà de la seule politique éducative, l’avenir de l’école publique engage un choix de société, celui de la cohésion sociale, du développement économique et de la capacité du pays à préparer les générations futures à relever les défis du monde contemporain.

Auteur

Brahim OUESLATI

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