Face au déclin de l’éthique urbaine : Les architectes du «sens» expriment leur indignation
«Ce désordre est le symptôme direct d’un vide doctrinal : l’absence d’une école tunisienne contemporaine qui saurait lier les enseignements universels à la profondeur de notre propre histoire, d’Ibn Khaldoun à nos jours. Nos espaces publics se déshumanisent parce qu’ils ont perdu leur ancrage philosophique.
Les jeunes diplômés se retrouvent précarisés, poussés à l’exil, alors que nos cités n’ont jamais eu autant besoin de leur regard pour guérir de leur développement informe», selon Illyes Bellagha, architecte à Tunis et fondateur du collectif «Architectes citoyens»
La Presse —Le collectif «Architectes Citoyens» a organisé, hier (vendredi 22 mai 2026), à 10h00, devant le siège de l’Ordre des Architectes de Tunisie (OAT), à Mutuelleville (Tunis) un rassemblement symbolique pour réaffirmer que l’architecture est un projet de civilisation, dans une volonté de redonner à l’architecte son rôle de gardien du sens et du plaisir d’exister au sein de la cité.
«Ce rassemblement, historique à plus d’un titre, marque un point de rupture avec l’indifférence. Son premier objectif est de sortir l’architecture, l’urbanisme et la gestion du territoire des froides grilles bureaucratiques pour les installer là où ils ont toujours dû être : au cœur du débat public, culturel et philosophique national.
52 ans après la création de l’Ordre des architectes de Tunisie (OAT), la profession refuse de rester prisonnière de logiques exclusives ou d’une oligarchie déconnectée des réalités», fait savoir Illyes Bellagha, architecte à Tunis, depuis 1992 diplômé de l’ItaauT (institut technologique d’art, d’architecture et d’urbanisme) et fondateur du collectif «Architectes citoyens».
«Il s’agit d’un cri de ralliement pour deux exigences fondamentales : d’une part, la dignité et l’équité professionnelle pour la jeune génération d’architectes qui doit pouvoir accéder de manière transparente et juste à la commande publique ; d’autre part, une reconquête du sens face à la dégradation continue de notre cadre de vie. Ce n’est pas une simple manifestation sectorielle, c’est un éveil citoyen».
En effet, à en croire les membres de ce collectif d’«Architectes citoyens», cette rencontre n’est guère une simple réunion corporatiste, mais plutôt un appel à la réflexion, voire un «acte de résistance intellectuelle».
«Nous militons par le recentrage éthique, la «dictature de la forme», c’est cette tendance moderne à concevoir des enveloppes vides, des objets de pure spéculation esthétique ou administrative, déconnectés de l’humain et du plaisir d’exister. Notre philosophie tient dans notre devise : «Joindre l’agréable à l’utile : l’architecture du sens commence par le plaisir d’exister», souligne Bellagha. «Pour redorer le blason de l’architecte, nous devons cesser d’être de simples techniciens exécutants ou des signataires de plans imposés par des cadres rigides. Notre méthode repose sur une synergie nouvelle (que j’appelle la collaboration entre l’esprit humain et les dynamiques contemporaines. L’architecture n’est pas un luxe formel ; elle est la traduction spatiale d’un projet de société».
Entre marginalisation du rôle de l’architecte et l’absence de stratégies urbanistes avec une vision architecturale portant un projet citoyen, «l’architecte tunisien navigue aujourd’hui dans un paradoxe douloureux».
«D’un côté, il subit le blocage d’un système de commande publique opaque et vieillissant qui écarte ses forces vives ; de l’autre, il assiste impuissant à la prolifération d’un urbanisme anarchique, dicté par l’urgence spéculative et la «Hogra» (la marginalisation spatiale)», s’indigne Bellagha. «Ce désordre est le symptôme direct d’un vide doctrinal : l’absence d’une «école tunisienne» contemporaine qui saurait lier les enseignements universels à la profondeur de notre propre histoire, d’Ibn Khaldoun à nos jours.
Nos espaces publics se déshumanisent parce qu’ils ont perdu leur ancrage philosophique. Les jeunes diplômés se retrouvent précarisés, poussés à l’exil, alors que nos cités n’ont jamais eu autant besoin de leur regard pour guérir de leur développement informe», ajoute-t-il.
Un avis partagé par Pr Naceur Ben Cheikh, artiste peintre mais également journaliste culturel et politique (ancien directeur de la revue Dialogue) et enseignant à l’Université de Tunis depuis les années soixante-dix — professeur émérite d’enseignement supérieur en sciences et techniques des Arts à l’Ecole supérieure des Sciences et Technologies du design de denden (Université de Manouba).
«Moi je suis venu de Sousse ce matin spécialement pour assister à cette réunion, car l’initiative d’Illyes Bellagha, telle qu’il me l’a présentée, est assez intéressante parce qu’elle rappelle que l’activité de l’architecte n’est pas une activité technique, c’est une activité sociale d’abord. Le fait d’habiter sur le social est politique, parce que l’architecture c’est l’organisation de l’espace, de l’espace commun, essentiellement, en plus de l’espace individuel, mais surtout l’espace commun.
Les architectes étaient considérés comme une classe supérieure, plus conforme à la demande, parce qu’ils sont plus utiles que les artistes. L’architecture sans la dimension artistique devient du fonctionnalisme affreux. Une œuvre fonctionne quand elle provoque l’effet souhaité, l’étonnement ou le questionnement. Le questionnement est très important, c’est l’attitude critique, le point de départ de toute attitude critique, c’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui», précise Pr Ben Cheikh.
«C’est un acte politique très important, en ce sens que quand cet espace est mal organisé, cela se répercute sur les conditions sociales, sur la santé psychologique des citoyens, et cela peut provoquer des déséquilibres. Alors, poser ce problème de l’architecture en fonction d’un point de vue sociologique, d’un point de vue politique, etc. cela désadministre, enlève à l’acte de bâtir, à l’autorisation de bâtir son aspect administratif et évite que les architectes deviennent des marchands de tampons comme on dit dans le milieu.
Il y a eu un certain moment, peut-être une vingtaine d’années, ou quelque chose comme ça d’après mes souvenirs, une vague de protestations contre le fait que certains architectes vendaient des plans tout faits, tout prônés, — c’est-à-dire des «prêts à bâtir» — dans les marchés hebdomadaires des petites villes, sans considération de la situation, du terrain, de la rue, de la ville, des citoyens, etc.», renchérit-il.
Devant un tel constat, le collectif «Architectes citoyens» ne cache pas son indignation face au chaos qui règne dans le secteur de l’architecture et de l’urbanisme, pointant du doigt plusieurs défis à relever.
«Le défi majeur est celui de la refondation et de la convergence. L’OAT et le collectif des Architectes citoyens doivent travailler main dans la main pour tracer une «troisième voie». Pour l’Ordre, le défi est de se démocratiser, de briser les logiques de cercles fermés et de devenir le bouclier protecteur de toute une corporation, en particulier de la jeunesse», martèle Illyes Bellagha. «Pour notre association, le défi est de maintenir éveillée la conscience citoyenne de la profession.
Nous devons réconcilier l’acte technique de l’architecte avec la pensée critique. C’est pourquoi ce mouvement réunit de grandes figures de la sociologie, de l’université et de la philosophie. Le défi commun est de faire comprendre aux décideurs et à la société que l’architecture est une affaire d’État et de civilisation, pas une simple formalité de permis de bâtir… L’architecture du sens ne se négocie pas dans les bureaux fermés, elle se conquiert dans le partage de l’espace public», conclut-il.



