La Rachidia poursuit aujourd’hui encore sa mission de sauvegarde du patrimoine musical tunisien, en particulier le malouf et ses diverses formes. Ses activités se structurent autour de deux champs majeurs: l’enseignement et la documentation.
La Presse — L’Association de l’Institut Al-Rachidi de musique ou « La Rachidia » souffle cette année sa 90e bougie. C’est la première institution musicale créée en Tunisie et l’une des plus anciennes institutions de musique arabe. Un programme culturel et artistique est prévu du 4 au 7 décembre. Nous avons contacté M. Taher El Habib, vice-président de l’association pour plus de détails sur la célébration et sur sa vision de l’avenir de la Rachidia, la gardienne infatigable du patrimoine musical tunisien.
Tout d’abord, M. El Habib insiste sur l’importance de partir du contexte historique dans lequel la Rachidia a vu le jour pour mieux comprendre son poids. Certains éléments majeurs sont à prendre en considération. L’association a été fondée au retour du Congrès de la musique arabe tenu au Caire. Elle avait commencé en force, soutenue par une élite d’hommes politiques, d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes tunisiens, dont Khemaïes Tarnene, Othmen Kaâk le grand homme de la radio, et même des militants comme Behi Ladghem.
Sa mission, à l’époque, était de préserver la chanson tunisienne authentique de l’envahissement des chansons juives, dont les paroles étaient alors d’un goût incertain, de la musique orientale devenue de plus en plus populaire, ainsi que de l’influence croissante de la langue française. Le volet anticolonial est donc fortement présent, et la création de l’association s’inscrit pleinement dans le mouvement de libération de la Tunisie.
En effet, « Une civilisation se définit par sa musique », souligne M. El Habib. « Sans notre musique, nous serions privés d’une grande part de notre identité ».
La Rachidia poursuit aujourd’hui encore sa mission de sauvegarde du patrimoine musical tunisien, en particulier le malouf et ses diverses formes. Ses activités se structurent autour de deux champs majeurs : l’enseignement et la documentation. « Nous avons plus de 17 enseignants, de nombreux encadrants pour les cours de chant et de solfège», nous explique M. El Habib.
« Nous recevons des apprenants de générations différentes. Nous soutenons les jeunes talents à travers des clubs comme le club de chants Saliha tenu par l’universitaire Iteb Jelaïli. Nous contribuons aussi à des publications d’ouvrages qui servent de références. Parmi nos parutions les plus récentes un livre de Sofiene Ghanjati sur l’enseignement des maqams tunisiens et orientaux pour unifier l’apprentissage et assurer son homogéniété. Un livre sur la musicothérapie sera bientôt présenté, écrit par Dr Mustapha Nasraoui ».
Toujours selon M. Taher El Habib, la Rachidia est également en train de multiplier les partenariats pour élargir son champ d’activité. « Nous diversifions les activités tout en restant sur la même ligne », poursuit-il. Nous tenons à être fidèles aux fondateurs qui ont façonné le paysage musical tunisien.
Ils ont persévéré pour une formation musicale de haut niveau qui a son empreinte sur la personnalité des apprenants et celle du public. Ce ne sont pas les idées qui font défaut mais le financement ». En effet, M. El Habib déplore ne pas avoir assez de moyens pour la création.« Nous n’avons même pas une troupe fixe.
La production et l’enregistrement dans les studios sont particulièrement coûteux. Or, nos ressources sont limitées, surtout que nous sommes tenus par des règles et surtout par le respect de l’histoire du local, ce qui fait que l’on ne peut l’utiliser pour des activités à but lucratif ».
En ce qui concerne la documentation, M. El Habib nous a dévoilé de nouveaux pas effectués pour la conservation de ce pan important de notre patrimoine. « Nous sommes en train de travailler sur le volet numérique. Le site web ouvre dans quelques jours et les archives ont été numérisées. C’est essentiel pour la valorisation de ce patrimoine. Comme nos archives ne sont pas statiques, de nouveaux documents nous parviennent en continu et il faut mettre à jour toutes ces informations ».
Le programme de célébration du 90ème anniversaire démarre le 4 décembre au local de la Rachidia, soit 7 rue Driba, La Kasbah à la Médina de Tunis. Une expo-documentaire est prévue et portera essentiellement sur la période qui a préparé la genèse de la Rachidia. Selon M. El Habib, des photos et des documents seront présentés au public pour la première fois.
Il ne s’agit pas d’images disponibles sur le net. Il y aura des surprises et des exclusivités. Une section permanente sera dédiée à rendre hommage à feu Salah El Mahdi, dont le contenu a été fourni en grande partie par sa famille. Un spectacle « Ah ye Khlila » signé Iteb Jelaïli est également au programme pour la première soirée.
Une journée académique se tient le 5 décembre avec des interventions de Dr Anis Klibi, Dr Saloua Hefaïedh, la poétesse Faten Ben Khaled et Dr Mokhtar Mestisser. Les thèmes essentiels porteront sur le parcours de l’institution avec ses défis et ses accomplissements. Dr Mustapha Nasraoui présentera à l’occasion son nouveau livre sur la musicothérapie. Le 6 décembre aura lieu une soirée d’hommages et une prestation musicale de Malek Ben Mouleh « Aghani feldhekira ».
La clôture se tiendra le 7 décembre au Théâtre municipal de Tunis avec un concert de nouba « Mhayersikah » qui sera présentée pour la toute première fois. Cette soirée sera portée par deux belles voix qui donneront profondeur et intensité aux chants, Dorsaf Hamdani et Mohamed ben Salah.
A propos de sa vision de l’avenir de la Rachidia, M. El Habib nous a répondu que l’institution est en train de suivre la même voie des fondateurs, tout en essayant de captiver les nouvelles générations. « Nous ne sommes pas bornés. Nous sommes au contraire ouverts sur le développement de la musique et les avancées qui se font à grande échelle et nous respectons la diversité des goûts ».
D’ailleurs, la Rachidia a abrité au mois de ramadan dernier un spectacle qui allie la musique traditionnelle tunisienne, soit la nouba en fond musical, et la techno. Un large public a découvert l’institution pour la toute première fois lors de cette soirée. « C’est aux jeunes d’assurer la continuité de l’institution, souligne M. El Habib.
Or, on ne peut pas leur imposer notre musique par les méthodes traditionnelles. Il faut trouver un équilibre entre les fondements de la Rachidia et notre volonté d’innover ». Une ouverture hors frontière est également envisagée. « Nous comptons multiplier nos collaborations à l’étranger pour mieux nous faire connaître et nous enrichir à travers les expériences des autres ». La Rachidia, c’est donc 9 décennies de passion et d’héritage.
C’est l’un des derniers remparts engagés qui persiste dans ses efforts pour préserver la chanson tunisienne authentique. Les événements qui accompagnent la célébration de son anniversaire allient musique et découverte historique, tout en ciblant les mélomanes, les chercheurs et même les curieux. Nous y reviendrons.