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Vu aux JTC – « In the Belly of the Whale » de Marwa Manai : Ne crains pas le fil rouge

  • 30 novembre 19:45
  • 7 min de lecture
Vu aux JTC – « In the Belly of the Whale » de Marwa Manai : Ne crains pas le fil rouge

La pièce tire sa force autant de son propos que de sa forme, qui privilégie l’impact visuel : lumière précise, scénographie mouvante et éloquente. Des paravents transparents installés au centre de la scène compartimentent l’espace, le faisant glisser d’une salle de centre de rétention à un couloir, d’une cellule à un écran de présentation académique. Ces surfaces modulables resserrent les angles et matérialisent la pression qui écrase migrants et responsables.

La Presse — « Entre hier, aujourd’hui et demain, il y a l’éternité. Et de toute éternité, les humains ont cherché à franchir les barrières. Ils ont creusé des tunnels, bâti des ponts, construit des navires et des avions, et même bravé l’espace. Mais reste une barrière à franchir, et elle ne tient qu’à un fil ».

Ali, Mariam et Fodonosha sont pris entre les fils rouges de l’Arachné-système. Du fond de la scène, cette dernière tisse une toile inextricable. Chacun d’entre eux lutte et résiste à sa manière, pour venir à bout de ces lignes (frontières), s’y faufiler, s’en extirper…, mais en vain…

Tel est le propos et tels sont les protagonistes d’« In the Belly of the Whale », pièce de la metteuse en scène tunisienne Marwa Manai, présentée le 23 novembre devant une salle comble dans le cadre de la 26e édition des Journées théâtrales de Carthage (JTC).

La pièce est née d’une collaboration entre le Théâtre national tunisien et le Théâtre national croate de Rijeka, avec l’implication d’Anis Kamoun (assistant à la mise en scène), Maja Lezaic (dramaturgie), Alan Vukelic (scénographie et éclairage), Riadh Bedoui (musique), Sandra Dekanic (costumes) et Souhail Ben Hamida (conception vidéo).

Pour ce travail, Marwa Manai s’est appuyée sur des textes de plusieurs auteurs contemporains, Iva Papić, Dorotea Šušak, Samia El Amami et Mouna Ben Haj Zekri, afin d’explorer les thèmes de la migration, de la mobilité et des frontières : des questions humaines, universelles et toujours brûlantes, qui continuent de fracturer les sociétés d’aujourd’hui.

Un conte contemporain d’une belle intensité, qui met en scène une mosaïque de personnages touchants, émouvants et fragiles par leur condition d’humains… trop humains. Pour les incarner, la metteuse en scène a rassemblé une excellente équipe de comédiens : Sonia Zarg Ayouna, Nadia Belhaj, Thawab Aidoudi, Allam Barakat, Mario Jovev, Serena Ferraiuolo et Edi Ćelić.

Ces personnages viennent de tous bords, avec différents vécus et réalités :

Il y a, d’un côté, les trois migrants : Ali, le jeune Tunisien qui a traversé la Turquie en prétendant être Syrien pour obtenir l’asile : Mariam, la jeune femme enceinte (hors mariage) qui a fui avant de se faire découvrir, et Fodonosha, dont la nationalité est incertaine, entre l’Azerbaïdjan et ses pays voisins.

De l’autre, ceux qui servent, parfois malgré eux, le système, mais qui n’en restent pas moins ses victimes :

La chercheuse académique, une Italienne qui explore les abus dans les centres de rétention et qui constitue le fil conducteur de l’histoire, car elle rapporte les abus du centre de rétention B42. Son but est d’obtenir une subvention pour sa recherche. Le responsable du centre de rétention et Leila, la jeune Tunisienne qui interroge les migrants illégaux.

Le premier cherche à organiser le renvoi de tous les migrants afin de fermer le centre dans les dix jours, tandis que la seconde tente de justifier cette expulsion en prouvant la nationalité de chaque migrant.

Et au cœur de ce dispositif, la déroutante Arachné, campée par l’exceptionnelle Sonia Zarg Ayouna.

La pièce tire sa force autant de son propos que de sa forme, qui privilégie l’impact visuel : lumière précise, scénographie mouvante et éloquente. Des paravents transparents installés au centre de la scène compartimentent l’espace, le faisant glisser d’une salle de centre de rétention à un couloir, d’une cellule à un écran de présentation académique.

Ces surfaces modulables resserrent les angles et matérialisent la pression qui écrase migrants et responsables.

Les techniques d’éclairage dessinent aussi l’espace : les barrières disparaissent complètement pour laisser place à des lignes rouges entrelacées, formant des triangles de tailles différentes, reliant l’existant au nouveau monde à travers des systèmes stricts. Ces lignes rouges signalent un danger imminent et des interdictions, et rappellent les « lignes rouges » qui brûlent tous ceux qui tentent de les franchir, comme des rayons laser presque impossibles à traverser.

Le titre, à la symbolique religieuse explicite, renvoie au prophète Younes (Jonas), prisonnier des ténèbres du ventre de la baleine. Ici, la baleine devient un être symbolique et un système global qui engloutit tout le monde, qu’ils soient migrants à la recherche de sécurité ou responsables subissant les lois bureaucratiques.

L’histoire devient ainsi une métaphore des centres de rétention : des lieux où l’humanité est suspendue, où les identités sont mises à nu et où les rêves s’éteignent ou renaissent.

Chaque personnage porte aussi une forme de « péché », au sens symbolique : celui du savoir froid et pragmatique de la chercheuse, plus préoccupée par sa subvention que par les vies qu’elle observe ; celui des responsables, qui appliquent la loi au détriment de la dignité humaine ; et celui des migrants, prêts à renier langue, religion, histoire et nom pour ne pas être renvoyés.  

« In the Belly of the Whale » représente les ténèbres doubles vécues par les individus à l’intérieur des systèmes oppressifs : la première obscurité est la perte d’identité et de dignité humaine, tandis que la deuxième est l’impossibilité de fuir les chaînes de la réalité.

Dans ce contexte, chaque individu, qu’il soit migrant illégal, académicien ou responsable, devient une partie d’un système qui dévore l’humanité, transformant chacun en victime et acteur à la fois. 

Malgré la diversité des textes qui l’inspirent, la pluralité des nationalités des acteurs, la variété des accents et des langues, et malgré quelques longueurs notées par moments, la pièce parvient à créer une œuvre fluide et profondément émouvante, qui plonge le spectateur au cœur même des ténèbres du système.  

Une œuvre-manifeste qui donne corps et voix à la souffrance des migrants irréguliers et à leur lutte pour la reconnaissance de leur humanité. Elle met en lumière la tension entre l’humain et l’institution, entre l’individu qui lutte pour sa survie et le système qui cherche à maintenir ses règles intactes.

On y critique aussi les contradictions entre les lois internationales des droits de l’Homme et leurs applications pratiques, souvent déconnectées des réalités humaines. 

À travers cette bouleversante pièce, Marwa Manai nous rappelle le droit fondamental à la mobilité et à la liberté de circuler sans frontières. Des frontières souvent faites de fils invisibles tissés par nos peurs et nos silences. Ne craignons plus le fil rouge…

Auteur

Meysem MARROUKI