gradient blue
gradient blue
Actualités

Entre ambitions et réalités : Faire avancer les projets malgré les limites structurelles

Avatar photo
  • 3 janvier 17:15
  • 8 min de lecture
Entre ambitions et réalités : Faire avancer les projets malgré les limites structurelles

La Tunisie multiplie études, projets et annonces ambitieuses, mais transformer ces intentions en actions concrètes reste un défi.

Lois anciennes, contraintes administratives et manque de financements ralentissent l’élan national et posent question quant à la préparation de l’avenir, notamment en matière de sécurité alimentaire.

La Presse — La sécurité alimentaire de la Tunisie à l’horizon 2070 pourrait reposer sur quatre scénarios distincts, selon les résultats d’une étude prospective stratégique majeure dévoilée samedi 27 décembre par le Conseil des sciences de l’ingénierie de l’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT). Réalisée en partenariat avec le Centre international de recherche agricole dans les zones arides (Icarda) et des chercheurs tunisiens, cette étude, lancée en 2023, s’inscrit dans un contexte mondial de plus en plus incertain, marqué par le changement climatique, les tensions géopolitiques, la volatilité des marchés et une pression croissante sur les ressources naturelles. Son objectif : anticiper la capacité de la Tunisie à nourrir sa population dans un demi-siècle, en identifiant les leviers et les risques qui façonneront son système alimentaire.

L’analyse repose sur deux axes structurants : le degré d’adoption par la Tunisie d’un modèle agricole durable (agriculture biologique et agroécologique) et l’évolution des modes de consommation de la population, entre le maintien des habitudes actuelles et la transition vers une consommation plus responsable. De la combinaison de ces deux variables émergent quatre scénarios possibles, allant d’un système alimentaire résilient, fondé sur la durabilité et la sobriété, à un modèle fragile, fortement dépendant des importations et exposé aux chocs extérieurs.

Agriculture durable et consommation responsable

L’étude souligne, en outre, que le recours à une agriculture durable n’est plus un choix idéologique mais une nécessité urgente. Face à l’épuisement des ressources en eau, à la dégradation des sols et aux effets déjà perceptibles du changement climatique, seule une transformation profonde des pratiques agricoles peut garantir une production pérenne à long terme.

Cela implique non seulement de réorienter les modes de production, mais aussi de valoriser les filières locales adaptées aux spécificités climatiques et écologiques du pays. Parallèlement, les auteurs insistent sur l’importance de revoir les habitudes de consommation. La dépendance croissante aux produits importés fragilise la souveraineté alimentaire nationale et expose les ménages aux crises internationales, comme l’ont montré les récentes perturbations des chaînes d’approvisionnement et la flambée des prix.

À l’inverse, la promotion d’une cuisine du terroir, ancrée dans les traditions locales et inspirée du modèle méditerranéen, apparaît comme un levier stratégique. Fondée sur des produits simples, de saison et majoritairement locaux — céréales, légumineuses, huile d’olive, légumes, poissons — cette approche permet de réduire la facture des importations, de soutenir les producteurs nationaux et de préserver un patrimoine culinaire adapté aux réalités économiques et environnementales.

En replaçant l’alimentation des Tunisiens au cœur d’un écosystème local et durable, le pays pourrait ainsi renforcer sa résilience alimentaire tout en répondant aux enjeux de santé publique et de pouvoir d’achat.

Repenser l’alimentation comme un projet de société

Au-delà des choix agricoles et des comportements de consommation, l’étude invite à considérer l’alimentation comme un fait de société et un levier de souveraineté. Elle ne peut plus être vue uniquement sous l’angle de la subvention ou de l’approvisionnement, mais comme un projet national structurant. Cela suppose d’intégrer l’éducation alimentaire dès l’école, de soutenir les circuits courts, les marchés de proximité et la transformation locale des produits agricoles, et de redonner une valeur économique et symbolique au « manger tunisien ».

Dans un pays où la cuisine fait partie de l’identité collective, la valorisation de savoir-faire culinaires sobres, hérités des territoires et adaptés aux ressources disponibles, pourrait devenir un outil puissant de résilience. Et en reliant agriculture, culture, santé publique et développement territorial, la sécurité alimentaire cesserait d’être une contrainte budgétaire pour devenir un investissement stratégique dans la stabilité sociale et l’avenir du pays.

Un système alimentaire déjà sous tension

D’un autre côté, le document dresse un constat sans concession du système alimentaire tunisien particulièrement vulnérable aujourd’hui. Inflation, pénuries ponctuelles, baisse du pouvoir d’achat et déséquilibres structurels ont mis en lumière les limites d’un modèle peu résilient. Dans ce contexte, l’étude appelle à une réflexion approfondie sur des modèles agricoles alternatifs, capables de renforcer l’autosuffisance nationale tout en préservant les ressources naturelles et en garantissant l’accès équitable à l’alimentation.

La sécurité alimentaire ne saurait être la responsabilité d’un seul secteur. Elle nécessite une coordination étroite entre plusieurs départements clés — Agriculture, Commerce, Économie, Environnement — ainsi qu’une réforme de dysfonctionnements structurels persistants, notamment la fragmentation des terres agricoles et l’inefficacité évidente de certains dispositifs de régulation.

Le talon d’Achille des réformes

Toutefois et aussi ambitieuses soient-elles, les stratégies et études prospectives se heurtent, dans notre pays à deux obstacles majeurs qui entravent leur mise en œuvre. Le premier est d’ordre institutionnel et juridique. La Tunisie reste prisonnière de lois surannées, devenues quasiment irréformables tant elles sont lourdes, profondément ancrées et servent les intérêts d’une caste administrative attachée à ses privilèges.

À cela s’ajoutent des syndicats qui, sous couvert de défense des droits acquis, jouent la montre et s’érigent en remparts du statu quo. Les exemples ne manquent pas : l’opposition de la Steg au développement des énergies renouvelables, les résistances du ministère de l’Équipement ou de l’Éducation à toute forme d’auto-aménagement des établissements scolaires, ou encore la prolifération de licences administratives – vente d’alcool, taxis, kiosques à journaux et fruits secs et autres autorisations diverses – devenues de véritables rentes.

Transmis de génération en génération parmi les hauts fonctionnaires, ces privilèges paraissent irrévocables, au point que leurs bénéficiaires n’y renonceraient jamais, même au prix de passer outre toute éthique, règle ou loi.

Le second obstacle est financier, et sans doute le plus rédhibitoire. Il n’y a tout simplement pas de fonds propres pour concrétiser les réformes annoncées. La quasi-totalité des projets structurants dépend du bon vouloir des bailleurs de fonds internationaux, qu’il s’agisse d’États ou d’organismes financiers. Cette dépendance limite fortement la marge de manœuvre nationale et conditionne les réformes à des agendas extérieurs.

Dans ce contexte, la restructuration des entreprises publiques lourdement endettées, la réforme des caisses sociales ou la modernisation des institutions publiques se heurtent à une réalité implacable ; l’absence de ressources financières pour engager des transformations de fond.

Faut-il pour autant subir cette situation ? Non. Lorsqu’un projet est clairement défini, que le budget a été minutieusement établi et que les délais sont maîtrisés, les Tunisiens peuvent présenter leurs initiatives aux organismes internationaux — Banque mondiale, États partenaires, etc. — en proposant des échéanciers précis et des conditions de remboursement adaptées, afin d’obtenir des crédits préférentiels.

Dans ce cadre, faire appel à des experts tunisiens ou internationaux capables de monter des projets finançables constitue un atout majeur pour maximiser les chances d’approbation et accélérer la mise en œuvre des réformes.

Entre volonté affichée et impasse structurelle

La Tunisie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Entre visions stratégiques ambitieuses et réalités quotidiennes marquées par les pénuries, la cherté de la vie et l’incertitude climatique, l’écart ne cesse de se creuser. Les études s’empilent, les annonces se succèdent, et la volonté politique est régulièrement affirmée. Mais tant que les blocages juridiques, administratifs et financiers paralysent l’action, ces projections resteront lettre morte.

L’étude prospective de l’OIT et de l’Icarda rappelle, en filigrane, une évidence : la sécurité alimentaire n’est pas un horizon lointain réservé aux experts, mais un enjeu immédiat touchant la dignité des citoyens, la stabilité sociale et la souveraineté du pays. D’ici à 2070, l’avenir alimentaire de la Tunisie ne se jouera pas uniquement dans le choix d’un scénario, mais dans la capacité collective à transformer les constats en décisions, les intentions en politiques publiques, et les réformes annoncées en actes concrets.

Reste une question essentielle : la Tunisie saura-t-elle faire de son alimentation un choix de société assumé, porté par une vision claire et des réformes courageuses, ou continuera-t-elle à gérer l’urgence au jour le jour, au risque de compromettre son avenir ?

Avatar photo
Auteur

Hella Lahbib