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Hommage – Béla Tarr (1955-2026) : Un maître du temps

  • 9 janvier 19:45
  • 5 min de lecture
Hommage – Béla Tarr (1955-2026) : Un maître du temps

La démarche du cinéaste se voulait radicalement empirique. Il n’envisageait pas le cinéma comme un simple moyen d’expression, mais comme une technique d’exposition des choses elles-mêmes.

Dès lors, la figure humaine n’est plus définie par le langage ou l’action, mais par sa présence matérielle et par son rythme corporel inscrit dans la durée et soumis aux mêmes lois d’usure que le monde qui l’entoure.

La Presse — Le cinéaste hongrois Béla Tarr, figure majeure du cinéma d’auteur européen, nous a quittés le 6 janvier 2026 à Budapest, à l’âge de 70 ans. Connu pour ses plans-séquences, son usage radical du noir et blanc et ses récits ancrés dans des paysages désolés, il laisse derrière lui une œuvre exigeante, singulière et profondément marquée par une vision pessimiste du monde.

Né le 21 juillet 1955 à Pécs, dans le sud-ouest de la Hongrie, Béla Tarr se distingue très tôt par un engagement social affirmé.

À seulement 16 ans, il réalise un premier film amateur consacré aux travailleurs roms, esquissant déjà les lignes de force d’un cinéma attentif aux marges et aux laissés-pour-compte. En 1977, il signe son premier long-métrage, « Nid familial », produit avec le soutien du studio expérimental Béla Balázs à Budapest, où il s’est formé à la réalisation.

Auteur de ce qui est considéré comme le premier long-métrage indépendant hongrois, « Damnation » (1988), présenté au Festival international du film de Berlin, le cinéaste y amorce une collaboration déterminante avec l’écrivain László Krasznahorkai. Une alliance artistique qui donnera naissance à certaines des œuvres les plus radicales et influentes du cinéma contemporain.

Celui qu’on présentait souvent comme « Le Tarkovski hongrois » a réalisé une dizaine de films dont « Macbeth » en 1982, « Damnation » en 1988 et « Sátántangó » (Le tango de Satan, 1994), une fresque de sept heures sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est et son déclin matériel et spirituel, adapté du roman de László Krasznahorkai. Il a également porté à l’écran une adaptation du roman « La mélancolie de la résistance » de l’écrivain, qui se déroule aussi dans un lieu désolé de l’ère communiste, dans son film « Werckmeister Harmonies », présenté au festival de Cannes en 2000.

« Il a créé des couleurs en les faisant disparaître, car, dans ses grands films, il a tenté de parler en pécheur qui, malgré tous ses péchés, doit encore être aimé », avait déclaré Krasznahorkai lors d’un banquet après la remise de son prix Nobel en 2025, exprimant sa gratitude envers le cinéaste.

Célébré par les cinéastes Martin Scorsese, Gus Van Sant ou Laszlo Nemes, qui fut son assistant avant de devenir lui-même un réalisateur renommé, Béla Tarr a fait ses adieux au cinéma avec son « Cheval de Turin », couronné d’un Ours d’Argent à Berlin en 2011.

Il ne reviendra ensuite qu’avec deux courts métrages, préférant se consacrer à la transmission et à l’enseignement du cinéma, notamment en Hongrie, en Allemagne et en France. « J’avais fait tout ce que je voulais », confiait-il en 2019 à l’hebdomadaire hongrois HVG.

Le style de ce géant du cinéma contemplatif (images en noir et blanc, longs plans-séquences, musiques lancinantes) n’obéissait à aucune autre contrainte qu’artistique.

À une vision pessimiste du monde, il opposait une liberté de création absolue. Il n’a pas seulement étiré le temps cinématographique, il a obligé le spectateur à l’habiter. C’est précisément ce rapport singulier au temps qui constituait l’un des marqueurs essentiels de l’univers de Béla Tarr.

Une sensation quasi tactile d’un temps dans lequel on est littéralement englué provient de l’extrême étirement des plans-séquences (55 plans pour une durée totale de 1h55 dans « Damnation », 36 plans pour 2h20 dans « Les Harmonies Werckmeiste »r), voire de la durée démesurément allongée du film lui-même dans le cas de « Sátántangó » (7h30). Ses personnages étaient plongés dans un présent sans bornes, sans passé et sans avenir, bien que suspendus dans une attente indéfinie.

La démarche du cinéaste se voulait radicalement empirique. Il n’envisageait pas le cinéma comme un simple moyen d’expression, mais comme une technique d’exposition des choses elles-mêmes. Dès lors, la figure humaine n’est plus définie par le langage ou l’action, mais par sa présence matérielle et par son rythme corporel inscrit dans la durée et soumis aux mêmes lois d’usure que le monde qui l’entoure.

En Tunisie, le cinéaste comptait de fidèles admirateurs parmi les cinéphiles.

Festivals de cinéma, ciné-clubs et la Cinémathèque tunisienne lui ont consacré de nombreux cycles de projections et événements, témoignant d’un intérêt durable et d’une reconnaissance profonde de son œuvre.

Cinéaste de la durée, de l’épuisement et de la lucidité, Béla Tarr refusait toute consolation et toute concession. Sa disparition rappelle combien cette exigence radicale devient rare de nos jours.

Auteur

Meysem MARROUKI