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Tunisie-Corée du sud : De la comparaison au réveil nécessaire d’une ambition collective

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  • 9 janvier 17:15
  • 9 min de lecture
Tunisie-Corée du sud : De la comparaison au réveil nécessaire d’une ambition collective

Mettre en regard la Tunisie et la Corée du Sud n’est ni un procès ni un exercice nostalgique. C’est un acte de lucidité. À partir de situations initiales proches, deux modèles, deux rapports au travail et à l’État, deux visions du progrès ont produit des résultats radicalement opposés. Une réflexion incontournable à l’heure où la Tunisie cherche à redéfinir son cap.

La Presse — Une séance de travail s’est tenue mercredi, 7 janvier, au palais du Bardo, réunissant les membres du Groupe de coopération parlementaire avec les pays asiatiques et ceux du Groupe d’amitié parlementaire Tunisie– République de Corée, en présence d’une délégation sud-coréenne en visite de travail, de la vice-présidente de l’Assemblée des représentants du peuple, Sawsen Mabrouk, et de l’ambassadeur de la République de Corée en Tunisie.

À cette occasion, la vice-présidente du Parlement a souligné le rôle central des groupes d’amitié parlementaire dans l’appui à la diplomatie officielle, à travers le dialogue, la concertation et l’échange d’expériences. Elle a mis en avant la position stratégique de la Tunisie comme porte d’entrée vers le continent africain, ainsi que les opportunités de coopération et d’investissement dans les secteurs porteurs, notamment l’économie verte, bleue et circulaire, considérés comme des priorités du développement durable.

Les échanges ont également porté sur les perspectives de coopération dans les domaines de la numérisation, de l’interconnexion des administrations, de l’intelligence artificielle et des réformes publiques, domaines dans lesquels la République de Corée fait figure de référence. L’idée de créer une zone industrielle intelligente, la première du genre en Afrique, a été avancée comme levier de transfert de technologie et de renforcement du tissu industriel tunisien. La coopération culturelle, artistique, sportive et le soutien aux startups ont aussi été évoqués comme des axes à approfondir.

À l’indépendance, deux pays pauvres et comparables

À l’aube de leur trajectoire moderne, la Tunisie et la Corée du Sud présentaient des profils économiques étonnamment proches. En 1956, au moment de son indépendance, la Tunisie était un pays à faible revenu, doté d’une économie largement agricole, d’infrastructures limitées et d’un tissu industriel embryonnaire. Le revenu par habitant se situait à un niveau modeste, comparable à celui des économies en développement de l’époque.

La Corée du Sud, au sortir de la guerre en 1953, se trouvait dans une situation tout aussi critique, sinon plus dramatique. Le pays figurait parmi les économies les plus pauvres du monde, avec un appareil productif largement détruit, un revenu par habitant extrêmement faible et une dépendance massive à l’aide internationale pour assurer sa reconstruction. Au début des années 1960, les indicateurs économiques des deux pays se situaient dans des ordres de grandeur comparables, loin des standards des économies industrialisées. À ce stade, la comparaison est légitime : deux pays sans ressources minières majeures, pauvres, faiblement industrialisés, confrontés à des défis structurels considérables.

Le décollage coréen et la trajectoire tunisienne

C’est après les années 1960 que les trajectoires commencent à diverger nettement. La Corée du Sud engage alors un processus de transformation profonde, souvent qualifié de « miracle sur le fleuve Han ». À travers des politiques industrielles volontaristes, un État stratège, une orientation résolue vers l’exportation et un investissement massif dans l’éducation et la formation, le pays parvient à bâtir une base industrielle solide et compétitive. En quelques décennies, il se hisse au rang de puissance économique majeure, avec un niveau de vie comparable à celui des pays développés. La Tunisie, de son côté, connaît une croissance réelle mais plus modérée. Le pays mise sur le développement social, l’éducation et la stabilité, tout en s’appuyant sur l’agriculture, les services et une industrie légère. Cette trajectoire permet des avancées indéniables, mais ne débouche pas sur une transformation structurelle aussi profonde ni sur une montée en gamme industrielle comparable à celle de la Corée du Sud. Aujourd’hui, l’écart de niveau de revenu et de performance économique entre les deux pays est considérable.

Là où la comparaison s’arrête… et où la question commence

C’est ici que la comparaison brute trouve ses limites, mais que la question essentielle surgit. Si les conditions de départ étaient globalement comparables, pourquoi la Corée du Sud est-elle aujourd’hui à un tel niveau de développement, tandis que la Tunisie peine à suivre le rythme ? Au-delà deschoixdepolitiques publiques et des contextes géopolitiques, une différence fondamentale apparaît : la place centrale accordée à la valeur travail. En Corée du Sud, l’effort, la discipline, la performance et la responsabilité collective ont été érigés en normes sociales largement partagées. Le travail n’y est pas seulement un moyen de subsistance, mais un vecteur de dignité, de progrès individuel et de réussite nationale.

De plus, et c’est important, les traditions et croyances, profondément ancrées dans la société coréenne, n’ont jamais freiné le mouvement. Elles ont continué à vivre dans la sphère privée et culturelle, intactes, tout en laissant place à une marche collective résolue vers la modernisation. Là- bas, l’identité et le progrès ne s’opposent pas : l’un nourrit l’autre sans jamais le contraindre. C’est ce fragile équilibre entre racines et ambition qui a permis au pays de transformer presque rien en puissance économique et technologique. Là-bas, l’idéologie dominante a été celle de l’efficacité, de l’apprentissage et de l’adaptation au monde. Ici, en Tunisie, le rapport au travail, à la performance et à l’effort collectif a été progressivement fragilisé, miné par des blocages idéologiques, des résistances culturelles, une bureaucratie lourde et une confusion persistante entre revendications sociales et exigences de compétitivité. Il ne s’agit pas d’un manque d’intelligence ou de compétences, mais d’une incapacité chronique à convertir ce potentiel en puissance économique durable, qui se soustrait à l’arbitraire des idéologies et dogmes paralysants.

Le rapport au temps et à l’État

Un autre élément, rarement abordé mais pourtant décisif, réside dans le rapport au temps long et à l’autorité de l’État. En Corée du Sud, le développement a été pensé comme un projet national inscrit sur plusieurs décennies, porté par une continuité stratégique remarquable, malgré les alternances politiques et les tensions internes. L’État y a exercé un rôle directif assumé, parfois autoritaire, mais orienté vers des objectifs précis, mesurables et non négociables : industrialiser, exporter, monter en compétence, rattraper les nations avancées.

À l’inverse, la Tunisie a souvent évolué dans un rapport plus courttermiste à l’action publique, marqué par l’urgence sociale, la recherche de consensus immédiat et la crainte du conflit. L’État,

plutôt que d’imposer une vision structurante, a progressivement endossé un rôle d’arbitre hésitant, cherchant à ménager toutes les sensibilités au détriment de la cohérence et de l’efficacité. Cette difficulté à assumer des choix clairs, parfois impopulaires mais nécessaires, a freiné l’émergence d’un véritable projet industriel et technologique national.

Dans ce contraste, il ne s’agit pas de regretter l’autoritarisme, mais de constater qu’un État sans cap lisible, sans continuité stratégique et sans capacité à imposer des priorités finit par diluer ses ambitions. Le décollage coréen n’est pas seulement le fruit d’un effort individuel ou d’une culture du travail, mais aussi celui d’un État capable d’inscrire le sacrifice présent dans la promesse crédible d’un avenir collectif meilleur, une promesse que notre pays peine encore à formuler, et plus encore à incarner.

Une comparaison qui interpelle plus qu’elle ne condamne

Comparer la Tunisie à la Corée du Sud n’a pas pour objectif de dresser un réquisitoire, mais d’ouvrir un miroir. Un miroir parfois inconfortable, mais nécessaire. Car il rappelle qu’à partir de points de départ proches, ce sont moins les fatalités de l’histoire que les choix collectifs, les priorités assumées et les valeurs mises en pratique qui façonnent durablement le destin des nations. La relance de la coopération parlementaire tuniso-coréenne ne doit donc pas se limiter à des déclarations d’intention ou à des échanges protocolaires. Elle peut, si elle est saisie avec lucidité, devenir un espace d’apprentissage, de remise en question et d’inspiration pragmatique. Non pour copier un modèle, mais pour interroger le nôtre, sans complaisance ni déni. L’enjeu, au fond, est moins économique que civilisationnel. Il s’agit de réhabiliter le sens de l’effort, de la compétence et du mérite, de redonner au travail sa valeur structurante et à l’État sa capacité à tracer un cap clair. Le pays dispose encore des talents, des ressources humaines et de l’intelligence collective nécessaires pour se remettre en mouvement. Reste à savoir si la Tunisie saura transformer cette luciditéenaction,etceregard en levier, plutôt qu’en simple constat, parfois empreint d’amertume.

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Auteur

Hella Lahbib