gradient blue
gradient blue
Culture

Art vidéo – Section K-Off : Gabès en flux, images en friction

Avatar photo
  • 4 mai 2026
  • 8 min de lecture
Art vidéo – Section K-Off : Gabès en flux, images en friction

«Les grands mythes du XXe et du XXIe siècle s’effritent un à un: la réussite, le droit, la justice, l’économie, le sacrifice, le mérite, les icones, l’universalisme. Et une seule question demeure: et maintenant, où va-t-on?».

La Presse — La vie à Gabès Cinéma Fen tourne en accéléré, le temps se module au rythme des rencontres, des débats, des échanges fortuits entre deux projections ou dans un coin de la corniche parsemée de conteneurs d’où résonnent des récits détournant notre époque. L’humour sauvera le monde, l’art aussi, les deux ensemble c’est encore mieux, nous disent les œuvres d’El Kazma, une des sections Art vidéo du festival. Pour K-Off, une autre section du même programme met en lumière la jeune scène tunisienne, attentive aux mutations du présent. Le propos y est centré sur la ville, ses rues, ses places et les questionnements sur le lieu et la place des individus en milieu urbain. Curatée, cette année, par Rym Haddad, issue de cette génération émergente, la sélection réunit plusieurs œuvres vidéo aux écritures multiples, entre animation, fiction, documentaire ou expérimentation. 

Les œuvres sont logées dans un immeuble en plein centre ville de Gabès, pas loin du complexe culturel Mohamed El Bardi où se tiennent les projections de la section cinéma, les masterclass, les panels et la section VR. Deux petites rues séparent les deux lieux, et c’est presque le cas pour les autres espaces dédiés au festival, entre autres, le siège de l’association organistarice Focus Gabès qui abrite deux expositions, ainsi qu’une installation vidéo et un film de Nicolas Wadimoff (excellent); le Point K, un espace de rencontres et de discussions consacré aux enjeux artistiques et aux conditions de création et Dar Meddeb où le majestueux Salah Mbarek titille notre imaginaire collectif en restituant des costumes de films emblématiques. Ces différents lieux sont tenus, le temps du festival, par une armada de bénévoles gabésiens, incontestablement la colonne vertébrale de l’événement, auxquels il convient de rendre hommage, tant leur sérieux, leur efficacité et leur grande amabilité sont remarquables.  Au K-Off, déployées sur deux étages de l’immeuble, les œuvres d’Emile Bahri Anderson, Nawres Zriei, Elyes Jeridi, Nada Chahed, Mokhles Ben Hafsia, Adem Fadhloun, Samy Gassara et Mohamed Rachdi explorent les tensions du présent, les paysages urbains, les états de transformation et les formes de passage, dans des récits où l’errance, le désir et la mutation occupent une place centrale. «La création permet la reconstitution de soi face à l’enfermement. Créativité et enfermement. Deux mots clés pour cette édition du K-Off. Ils sont le fil rouge indéniable entre les œuvres choisies pour cette année. Il y a des murs, des routes, des bâtiments, des passants, des rues, un ciel qui paraît plus bas, et un horizon plus plat. Il y a aussi des mots et des sons qui hantent plus qu’ils ne disent. On se retrouve dans des lieux chargés des angoisses et des questions des premiers temps, comme si l’époque nous ramenait à l’ère babylonienne, quand l’homme s’interrogeait pour la première fois sur son rapport au monde. A la vie, à la mort, au temps, aux arbres, aux autres. Car tout, ou presque, a dévié. Les grands mythes du XXe et du XXIe siècle s’effritent un à un: la réussite, le droit, la justice, l’économie, le sacrifice, le mérite, les icônes, l’universalisme. Et une seule question demeure: et maintenant, où va-t-on?», écrit la curatrice Rym Haddad 

Pour elle, le seul antidote réside dans un déplacement du regard, en zoomant sur les détails qui nous entourent, se laissant submerger par la poésie, se réappropriant les pixels. L’art vidéo où capturer le visible, le montrer, le déformer, lui insuffler du sens, relève d’une urgence absolue. Il s’agit, pour elle, de briser le flux de production d’images dicté par les machines et le capital, de sortir «du gavage d’images que les algorithmes nous imposent». Une bataille silencieuse, dit-elle encore, mais dont les effets se font déjà sentir. Dans ce paysage d’images en friction, les propositions des huit artistes s’agrègent comme autant de tentatives pour saisir ce qui vacille. Avec «Transition» (6’36’’), Adem Fadhloun suspend Tunis dans un entre-deux spectral : une ville ni tout à fait vivante, ni totalement éteinte, dont l’architecture semble vidée de sa charge symbolique, réduite à une présence fantomatique. A l’inverse, Samy Gassara, dans «Under the Almond Trees» (4’39’’), opère un retour nocturne vers sa ville natale, traversant les paysages de sa mémoire à la lueur d’une caméra qui devient autant outil de captation que prolongement d’une dérive intime.

Elyes Jeridi, avec «Chronicles of a Vagabond» (48’), détourne la logique sérielle pour en faire une errance fragmentée : un prologue et six stations composent une marche continue, nourrie d’images hétérogènes glanées entre téléphone, réseaux sociaux et quotidien. Une voix off s’y déploie, oscillant entre introspection et pensée critique, tissant un récit où l’intime affleure sans jamais se dissocier du politique. Chez Mohamed Rachdi, la ville devient terran d’apparition et de disparition. Dans «We Are So Many», il met en tension visibilité et indifférence en filmant ses déambulations, chargé de ballons multicolores, signes de fête détournés par la gravité de sa posture. Puis, dans un second geste, il abandonne la performance au profit de sa trace : les ballons, désormais fixés dans l’espace urbain, persistent seuls, tandis que les passants traversent le cadre sans les voir, comme si rien n’avait eu lieu. Mokhles Ben Hafsia, avec «Neo Life DVD» (35’), s’inscrit dans une logique d’archive sensible, capturant des fragments de vie du collectif hip-hop Neo Korp. À travers sessions studio et moments partagés, il compose une mémoire vivante, où le geste documentaire devient acte de transmission. Nawres Zriei, dans «Ce que je n’ai pas filmé» (13’56’’), explore au contraire les failles de la mémoire . En super 8, entre noir et blanc et couleur, elle assemble des fragments épars de son vécu, notamment en Finlande, donnant forme à une absence, à ce qui échappe à l’enregistrement.

Avec «Monstru-topie» (3’), Nada Chahed bascule dans une dimension dystopique. La nature y est altérée, presque méconnaissable, transformée en un territoire hostile où toute présence humaine semble en sursis. L’œuvre esquisse, sans didactisme, les contours d’un futur abîmé par l’industrialisation et la pollution, où l’imaginaire devient le dernier espace de projection et peut-être d’alerte.

Enfin, dans «Atropos» (48’), Emil B. Andersen met en scène une impossibilité fondamentale, celle de s’entendre lorsque les voix, au lieu de dialoguer, se superposent jusqu’à devenir bruit. Ce qui pourrait relever d’un simple défaut de communication devient ici une matière sensible, presque physique, un amas sonore où les paroles se heurtent, s’annulent, se dissolvent. Une œuvre qui rappelle, avec une certaine âpreté, que comprendre n’est jamais donné, mais toujours à reconstruire, dans l’effort et dans l’écoute.

La bénédiction de l’eau

Toujours dans la même section, mais cette fois du côté du Point K, la scénariste et réalisatrice Insaf Ben Ajmi déploie une double installation vidéo et sonore, fruit de la Résidence artistique K. Elle y aborde la symbolique de l’eau dans le sud tunisien qui, comme elle le note, porte une mémoire, une bénédiction. Dans cette partie du pays, l’eau circule comme une archive vivante, charriant avec elle des gestes anciens, des chants enfouis, des états de transe qui reliaient autrefois les corps à la terre et au sacré. Autour d’elle, tout s’organise, tout s’aimante. Dans les recherches de l’artiste, un récit affleure, presque comme une rumeur persistante, celui de Sidi Bou Ali à Nefta. Figure fondatrice, présence à la fois spirituelle et tellurique, ce saint soufi venu du Maroc vivait au rythme de l’oued, entre prière et retrait, se lavant et se nourrissant de ce que l’eau lui offrait. Jusqu’au jour où, empoisonnée, elle aurait cessé de couler, comme si le lien lui-même avait été rompu. Ce mythe, loin d’être figé, revient aujourd’hui avec une acuité troublante. A Gabès, les nappes s’épuisent, les palmeraies se dessèchent, l’eau se trouble. Et avec elle, ce sont aussi les pratiques rituelles qui s’effacent, ces gestes qui maintenaient une forme d’alliance invisible avec le vivant. La disparition du sacré épouse alors celle de l’écosystème, comme si l’un ne pouvait survivre sans l’autre. Le travail d’Insaf Ben Ajmi ne cherche pas à documenter, il opère ailleurs. Dans cet entre-deux fragile, où le visible se fissure pour laisser passer autre chose. Elle ne raconte pas le mythe, elle le réactive. Une œuvre qui ne donne pas de réponses, mais qui insiste, doucement, obstinément, pour que quelque chose, malgré tout, continue de circuler.

Avatar photo
Auteur

Meysem MARROUKI

You cannot copy content of this page