Alessandro Prunas : “L’Italie et la Tunisie sont des ponts naturels entre les deux rives de la Méditerranée”
crédit photo : ©Belhassen LASSOUED
Coopération économique, interconnexions énergétiques, migration, culture et jeunesse : à l’heure où la Méditerranée est confrontée à des tensions géopolitiques croissantes et à de profondes mutations économiques, l’Italie entend consolider davantage son partenariat avec la Tunisie. C’est le message qu’a porté l’ambassadeur d’Italie à Tunis, Alessandro Prunas, lors de la célébration du 80e anniversaire de la République italienne, organisée le 5 juin à Tunis. Au-delà de la portée symbolique de cette commémoration, le diplomate a dressé les contours d’une relation bilatérale appelée, selon lui, à jouer un rôle de plus en plus stratégique entre l’Europe et l’Afrique.
Devant plus de 1 500 invités issus des institutions tunisiennes, du corps diplomatique, du monde économique, culturel et académique, Alessandro Prunas a présenté une vision ambitieuse des relations tuniso-italiennes, fondée sur un constat simple : les défis auxquels sont confrontés les deux pays sont désormais étroitement liés.
Dans un environnement international marqué par la guerre en Ukraine, les tensions persistantes au Moyen-Orient, les pressions migratoires et les enjeux de sécurité énergétique, Rome considère Tunis comme un partenaire incontournable de la stabilité régionale.
“Les défis actuels nous imposent de renforcer notre coopération en faveur de la stabilité de la Méditerranée”, a affirmé l’ambassadeur, résumant l’esprit général de son intervention.
Soixante-dix ans de relations diplomatiques et une histoire commune assumée
Cette année revêt une signification particulière pour les deux pays. Outre les 80 ans de la République italienne, célébrés à travers le monde par les représentations diplomatiques italiennes, 2026 marque également le 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre l’Italie et la Tunisie.
L’ambassadeur a d’ailleurs choisi de replacer cette coopération dans une perspective historique plus large, rappelant que l’Italie fut le premier État à reconnaître officiellement l’indépendance tunisienne en mai 1956.
Ce rappel n’avait rien d’anodin. Il visait à souligner la profondeur d’un partenariat qui dépasse largement les seules considérations politiques ou économiques. Depuis sept décennies, les deux pays ont développé des liens humains particulièrement denses, nourris par leur proximité géographique, leurs échanges commerciaux, les mouvements migratoires et une histoire méditerranéenne largement partagée.
Aujourd’hui encore, plusieurs centaines de milliers de familles, de part et d’autre de la Méditerranée, entretiennent des liens personnels, professionnels ou culturels qui donnent à cette relation une dimension singulière.
Une large partie du discours a été consacrée aux bouleversements géopolitiques actuels.
Sans détour, Alessandro Prunas a exprimé son inquiétude face à la dégradation de l’environnement international. Évoquant l’invasion russe de l’Ukraine, la crise de Gaza, les tensions régionales impliquant l’Iran ainsi que les conséquences humanitaires des conflits au Liban et au Moyen-Orient, le diplomate a insisté sur la nécessité de préserver les principes du droit international.
Selon lui, les crises actuelles démontrent combien la coopération internationale demeure indispensable pour éviter une fragmentation croissante des équilibres mondiaux.
Le représentant italien a ainsi plaidé pour une diplomatie fondée sur le dialogue, le respect du droit et la recherche de solutions pacifiques, estimant que ces valeurs constituent l’héritage le plus précieux de la République italienne depuis sa création en 1946.
Au-delà des considérations diplomatiques, ce message résonnait également comme un appel à renforcer les mécanismes de coopération euro-méditerranéens à un moment où les équilibres régionaux apparaissent plus fragiles que jamais.
Migration : privilégier une approche globale
Pour Rome, la question migratoire ne peut être réduite à la seule gestion des frontières. Alessandro Prunas a défendu une approche plus globale, articulée autour du développement économique, de la lutte contre les réseaux criminels et de l’organisation de voies légales de mobilité.
Dans cette perspective, la Tunisie occupe une place centrale en tant que pays de transit mais également comme partenaire de développement.
L’ambassadeur a salué la coopération déjà engagée entre les deux pays avec le soutien d’organisations internationales, notamment pour lutter contre les trafiquants d’êtres humains et accompagner les politiques favorisant l’emploi et les opportunités économiques dans les pays d’origine des migrants.
Cette approche s’inscrit dans la stratégie plus large que l’Italie cherche à promouvoir en Méditerranée et en Afrique, privilégiant les partenariats de long terme aux réponses strictement sécuritaires.
Si les questions géopolitiques occupent une place importante dans les relations bilatérales, l’économie demeure le principal moteur du rapprochement entre Rome et Tunis.
L’Italie figure aujourd’hui parmi les premiers partenaires commerciaux de la Tunisie et compte plus d’un millier d’entreprises implantées ou investissant dans le pays. Cette présence couvre un large éventail de secteurs : industrie manufacturière, textile, composants automobiles, mécanique, agriculture, technologies ou encore services.
Pour l’ambassadeur, cette intégration croissante des économies constitue un atout majeur dans un contexte international marqué par les incertitudes.
C’est dans cette logique qu’un important Forum Économique Tuniso-Italien se tiendra les 24 et 25 juin 2026 à Tunis. L’événement réunira responsables institutionnels et chefs d’entreprise des deux pays afin d’identifier de nouvelles opportunités d’investissement et de partenariat. L’objectif est clair : consolider davantage les chaînes de valeur reliant les deux rives de la Méditerranée et favoriser une montée en gamme de la coopération industrielle.
L’énergie, pilier du partenariat de demain
Parmi les secteurs les plus prometteurs figure sans doute celui de l’énergie. L’Italie considère désormais la Tunisie comme un acteur clé de la future architecture énergétique euro-méditerranéenne. Plusieurs projets stratégiques sont actuellement en développement, notamment dans le domaine des interconnexions électriques et des infrastructures énergétiques.
Les projets ELMED, Medlink (associant l’Algérie, la Tunisie et l’Italie) et SoutH2 Corridor ont ainsi été cités comme des exemples concrets de cette nouvelle ambition commune.
Pour Rome, ces initiatives s’inscrivent dans la continuité du gazoduc Transmed, qui constitue depuis plusieurs décennies l’une des principales infrastructures énergétiques reliant l’Afrique du Nord à l’Europe.
Au-delà des aspects techniques, cette coopération traduit une vision plus large : faire de la Méditerranée un espace de production, d’échange et de transition énergétique capable de répondre aux besoins des deux continents.
Du Plan Mattei à la conversion de dette
Sur un autre plan, l’ambassadeur n’a pas manqué d’évoquer le Plan Mattei pour l’Afrique, présenté par le gouvernement italien comme un nouveau modèle de partenariat avec les pays africains. L’idée centrale consiste à promouvoir des investissements créateurs de valeur plutôt qu’une logique traditionnelle d’assistance.
Dans ce cadre, la Tunisie devrait bénéficier du programme italien de conversion de dette annoncé par la présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni. Selon le diplomate, les ressources dégagées devraient contribuer au financement de projets d’infrastructures et de transition écologique, deux domaines considérés comme prioritaires pour le développement économique durable du pays.
Alessandro Prunas a en outre mentionné le projet TANIT, destiné à soutenir la résilience du secteur agricole tunisien face aux effets du changement climatique et à la raréfaction des ressources hydriques.
Par ailleurs, l’un des passages les plus chaleureux du discours fut consacré à la coopération culturelle. L’ambassadeur a rappelé le succès des initiatives archéologiques et patrimoniales menées conjointement par les deux pays, citant notamment l’exposition tuniso-italienne “Magna Mater entre Zama et Rome”, qui a contribué à mettre en valeur un patrimoine méditerranéen partagé… Au-delà des chiffres, des projets et des accords, le discours de l’ambassadeur a mis en lumière une réalité souvent moins visible : la dimension profondément humaine des relations entre la Tunisie et l’Italie.
“Cette proximité se nourrit de décennies d’échanges, de coopération universitaire, de partenariats économiques, de projets culturels et de parcours de vie partagés entre les deux rives… Et dans une Méditerranée confrontée à de multiples défis, Rome et Tunis semblent plus que jamais convaincues que leur avenir se construira ensemble”, a conclu l’ambassadeur.



