Visas Schengen : Pénurie de rendez-vous, spéculation et frustrations
À l’approche des vacances d’été, de nombreux Tunisiens préparent leur séjour dans un pays européen, que ce soit pour profiter des soldes d’été, passer quelques jours de détente ou retrouver des membres de leur famille établis à l’étranger.
Pour les étudiants, les hommes d’affaires, les patients en quête de soins médicaux ou encore les familles désireuses de rendre visite à leurs proches, l’obtention d’un visa Schengen demeure une étape incontournable. Pendant de nombreuses années, cette procédure a été perçue comme un véritable parcours du combattant, marqué par de longues files d’attente devant les consulats, des délais d’attente parfois excessifs et des démarches administratives complexes.
La Presse — La situation a toutefois connu une évolution notable avec l’arrivée de TLScontact en Tunisie. Dans le cadre de l’externalisation progressive des procédures de demande de visa décidée par les autorités françaises au début des années 2010, la société a officiellement entamé ses activités en avril 2012. À partir du 16 avril de cette année-là, les demandeurs de visa pour la France n’étaient plus reçus directement au Consulat général de France à Tunis pour le dépôt de leurs dossiers. Cette mission a été confiée au centre TLScontact installé aux Berges du Lac.
Quelques mois plus tard, en décembre 2012, une étape supplémentaire a été franchie avec le transfert vers TLScontact de la collecte des données biométriques. Les demandeurs pouvaient désormais effectuer l’ensemble des formalités — dépôt du dossier, prise d’empreintes digitales et photographie — dans un même lieu et sur rendez-vous. L’introduction d’une plateforme numérique dédiée a également permis d’organiser les demandes selon un système de rendez-vous fixes, offrant un accueil plus structuré et personnalisé.
Cette nouvelle organisation a été présentée comme une avancée majeure. Les autorités consulaires espéraient ainsi réduire les délais d’attente, améliorer les conditions d’accueil des demandeurs et professionnaliser la gestion des dossiers. Au fil des années, TLScontact a étendu ses activités à plusieurs pays européens et renforcé sa présence en Tunisie. L’entreprise assure aujourd’hui la réception des demandes de visa pour la France, l’Allemagne, la Belgique et le Royaume-Uni. En 2023, elle a même inauguré un nouveau centre à Sfax et transféré son centre de Tunis dans des locaux plus spacieux afin de faire face à une demande toujours plus importante.
Cependant, derrière cette modernisation affichée, le système fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques. Depuis plusieurs mois, les plaintes se multiplient concernant la difficulté, voire l’impossibilité, d’obtenir un rendez-vous sur les plateformes de réservation. Sur les réseaux sociaux, dans les médias et au sein des associations de défense des consommateurs, des centaines de témoignages dénoncent un phénomène devenu récurrent : la raréfaction des créneaux disponibles et leur réapparition à des prix exorbitants sur le marché parallèle.
Pour de nombreux demandeurs, les plateformes officielles affichent régulièrement une absence totale de disponibilités pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Cette situation est d’autant plus problématique qu’elle touche des personnes ayant des impératifs professionnels, universitaires, médicaux ou familiaux.
La France demeure toutefois la destination la plus sollicitée. Chaque année, près de 120.000 demandes de visa sont déposées par des ressortissants tunisiens. Un volume qui exerce une pression considérable sur les capacités de traitement des services consulaires et de leurs prestataires. Cette forte demande explique en partie la saturation chronique du système et les difficultés rencontrées pour obtenir un rendez-vous dans des délais raisonnables. Même avec des moyens renforcés, un goulot d’étranglement subsistera tant que la demande continuera de croître à un rythme supérieur aux capacités de traitement.
Face à cette demande croissante, certains intermédiaires auraient développé de véritables réseaux de captation des rendez-vous grâce à des logiciels automatisés capables de réserver instantanément les créneaux mis en ligne. Selon Lotfi Riahi, président de l’Organisation tunisienne pour informer le consommateur (Otic), l’une des principales causes de cette crise réside dans «l’accaparement illégal des rendez-vous et leur revente». Des rendez-vous obtenus via les plateformes officielles seraient ensuite revendus à plusieurs centaines de dinars sur les réseaux sociaux ou par des intermédiaires informels.
Cette situation a conduit l’Otic à multiplier les alertes auprès des autorités concernées. Le 29 mai dernier, Lotfi Riahi s’est entretenu avec le consul général de France à Tunis, Dominique Mas, afin d’examiner les moyens de renforcer la lutte contre ce phénomène qui pénalise des milliers de citoyens. L’organisation affirme également coordonner ses actions avec près de 47 associations et organisations de consommateurs à travers le continent africain afin de plaider en faveur d’un assouplissement des procédures, d’une révision des coûts supportés par les demandeurs et de mécanismes permettant, au moins partiellement, le remboursement des frais engagés en cas de refus de visa.
Au-delà des difficultés d’accès aux rendez-vous, la question du coût constitue une autre source majeure de mécontentement. Depuis la révision tarifaire décidée par l’Union européenne, les frais consulaires d’un visa Schengen de court séjour s’élèvent à 90 euros, soit environ 305 dinars tunisiens. À cela s’ajoutent les frais de service du prestataire TLScontact, qui atteignent près de 95 dinars. Le coût minimal d’une demande avoisine ainsi les 400 dinars, sans compter l’assurance voyage obligatoire, les photographies biométriques, les éventuelles traductions de documents ou encore les frais de déplacement vers les centres de dépôt.
Pour de nombreux demandeurs, la facture finale peut facilement dépasser les 500 dinars, sans aucune garantie d’obtenir le précieux sésame. Cette réalité nourrit un sentiment d’incompréhension chez beaucoup d’entre eux qui doivent constituer des dossiers particulièrement volumineux, fournir des justificatifs financiers, professionnels et familiaux détaillés, tout en sachant que les frais engagés ne seront pas remboursés en cas de refus.
De son côté, le consul général de France à Tunis, Dominique Mas, a reconnu à plusieurs reprises l’ampleur de la pression exercée sur les services consulaires français. Selon lui, les équipes consulaires sont confrontées à un afflux continu de demandes qui les conduit régulièrement à fonctionner à la limite de leurs capacités opérationnelles, notamment durant les périodes de forte affluence précédant les vacances d’été et les rentrées universitaires. Cette situation explique parfois l’allongement des délais de traitement observés par les demandeurs.
Le diplomate rejette toutefois l’idée d’un durcissement généralisé de la politique française des visas à l’égard des Tunisiens. Au contraire, les statistiques les plus récentes montrent une baisse sensible du taux de refus. Alors qu’il dépassait 28 % il y a quelques années, celui-ci se situerait aujourd’hui autour de 18 à 20 %, selon les chiffres avancés par les autorités consulaires françaises. Une évolution qui témoigne, selon le consulat, d’une amélioration du taux d’acceptation des demandes et d’une meilleure qualité des dossiers présentés.
Face à ces défis, plusieurs observateurs estiment que les autorités tunisiennes sont appelées à renforcer leur coordination avec les services consulaires français ainsi qu’avec la société prestataire chargée de la gestion des demandes. L’objectif serait d’améliorer davantage la transparence du système, de lutter contre les réseaux de spéculation sur les rendez-vous et d’assurer une meilleure efficacité dans le traitement des dossiers.
Une coopération plus étroite pourrait également permettre d’identifier les dysfonctionnements persistants et de mettre en place des mécanismes de contrôle plus performants.
Parmi les pistes de réforme avancées figure également l’octroi plus fréquent de visas de circulation de longue durée aux demandeurs présentant un historique irréprochable. Les voyageurs disposant de ressources suffisantes ayant déjà obtenu plusieurs visas et respecté scrupuleusement les conditions de leurs précédents séjours pourraient ainsi bénéficier de visas couvrant plusieurs années, voire la durée de validité de leur passeport, comme c’est le cas du visa américain de tourisme et d’affaires B1/B2 qui est généralement délivré avec une validité de 10 ans (120 mois) et entrées multiples. Une telle mesure permettrait de réduire le nombre de demandes répétitives, d’alléger la pression sur les plateformes de rendez-vous et d’améliorer la qualité du service rendu aux usagers.
Si l’externalisation des demandes de visa a indéniablement permis de moderniser certaines procédures et de désengorger les consulats, elle se trouve aujourd’hui confrontée à de nouveaux défis liés à la cybersécurité, à la transparence et à la protection des usagers contre les pratiques frauduleuses. Entre saturation des plateformes, spéculation sur les rendez-vous, coûts élevés et incertitudes liées aux décisions consulaires, l’accès au visa Schengen demeure un sujet sensible qui continue d’alimenter les frustrations et les interrogations de milliers de Tunisiens.



