La Tunisie fait face à des défis majeurs en matière de sécurité alimentaire. Dépendante des importations, confrontée au stress hydrique et aux aléas climatiques, elle doit engager rapidement des réformes structurelles pour garantir une production agricole durable et souveraine. Experts et institutions appellent à une stratégie globale alliant modernisation des filières, gestion optimisée de l’eau et soutien aux agriculteurs.
La Presse —La sécurité alimentaire constitue un objectif stratégique pour chaque pays. Certains l’ont atteint, d’autres s’y attellent avec sérieux. En revanche, une troisième catégorie de pays ne dispose pas d’une vision claire et rationnelle pour y parvenir. La Tunisie semble appartenir à cette dernière catégorie. La sécurité alimentaire est un concept global. Elle repose à la fois sur l’autosuffisance alimentaire, incluant la production agricole végétale et animale, et sur le niveau de dépendance aux importations de produits de première nécessité. L’équilibre entre ces deux dimensions doit toujours favoriser l’indépendance nationale en matière de consommation alimentaire.
Fragilités structurelles et défis climatiques
En Tunisie, la sécurité alimentaire demeure fragile et confrontée à des défis structurels, notamment en matière de production agricole et de dépendance aux importations, en particulier des céréales. Cette fragilité s’explique principalement par l’absence de stratégies efficaces, notamment dans le secteur céréalier. Dans ce cadre, Faouzi Zayani, expert en politiques agricoles et en développement durable, estime que la production nationale accuse un déficit structurel depuis plusieurs années. Les filières des viandes rouges et du lait rencontrent également des difficultés persistantes.
Le facteur le plus préoccupant reste toutefois le stress hydrique chronique que connaît le pays. Malgré cette situation alarmante, aggravée par les conflits mondiaux qui perturbent les chaînes d’approvisionnement et renchérissent les coûts, les gouvernements successifs, en particulier depuis 2011, n’ont pas engagé les réformes urgentes et nécessaires.
Aujourd’hui, la Tunisie importe environ 60 % de ses besoins en céréales, pour une consommation nationale estimée à près de 32 millions de quintaux. À cela s’ajoutent les importations d’intrants agricoles et d’énergie. Zayani a ajouté que, pour remédier à cette situation et inscrire le pays dans une dynamique d’autosuffisance alimentaire, plusieurs axes s’imposent.
Il est d’abord nécessaire de mettre en place de nouveaux programmes de vulgarisation et d’accompagnement des agriculteurs. Ces derniers sont souvent livrés à eux-mêmes dans un environnement en constante mutation, fortement impacté par les changements climatiques.
Ensuite, il convient de miser sur un investissement massif dans le secteur agricole, qui contribue entre 7 et 10 % au PIB. Les faibles budgets alloués à l’investissement expliquent en grande partie les difficultés actuelles. Le financement constitue un obstacle majeur: les taux d’intérêt sont élevés et l’accès au crédit demeure difficile. Il est donc impératif de faciliter l’accès au financement, avec des conditions adaptées à la situation des agriculteurs.
Par ailleurs, la recherche scientifique doit être au cœur de toute stratégie agricole. Elle permet de développer des semences locales résilientes et productives, adaptées aux contraintes climatiques. Cela suppose également une révision de la cartographie agricole en fonction des évolutions climatiques, notamment des précipitations et des températures.
Il est essentiel d’orienter les cultures vers des filières stratégiques — céréales, élevage, cultures maraîchères — au détriment des cultures gourmandes en eau destinées à l’exportation. La coopération régionale constitue également un levier important. Les pays confrontés aux mêmes défis doivent agir collectivement pour mettre en place des réformes agricoles adaptées, respectueuses de l’environnement et des spécificités nationales.
Enfin, il est nécessaire de promouvoir des modes de production durables tels que l’agriculture biologique, raisonnée, urbaine, ainsi que les techniques innovantes comme l’aquaponie et l’hydroponie, qui offrent des solutions plus économes et respectueuses de l’environnement. Par ailleurs, Faouzi Zayani a révélé que le contexte international actuel est marqué par une incertitude croissante.
Les pays font face à des défis majeurs en matière de sécurité alimentaire et de souveraineté. Le dérèglement climatique constitue l’un des principaux facteurs de perturbation, affectant l’ensemble des filières agricoles : sécheresses récurrentes, hausse des températures, irrégularité des précipitations, apparition de nouvelles maladies et ravageurs.
Ces phénomènes ont un impact direct sur la production agricole, comme l’illustre notamment la filière de la figue de barbarie. À ces contraintes s’ajoutent les crises sanitaires et les conflits géopolitiques, qui perturbent les marchés mondiaux. Ces chocs affectent l’approvisionnement en énergie et en intrants agricoles, entraînant une hausse des prix. Les pays les plus vulnérables sont ceux qui dépendent fortement des importations.
Vers une agriculture durable et souveraine
Face aux bouleversements actuels, l’adoption de stratégies agricoles durables est urgente pour assurer un minimum d’autosuffisance, mais aucune réforme concrète n’a encore été engagée. Malgré une légère amélioration hydrique, les risques persistent en raison d’une gestion insuffisante de l’eau et de l’absence de mesures immédiates, laissant les agriculteurs confrontés à de nombreuses difficultés.
Une réforme en profondeur de la gestion de l’eau s’impose. Elle constitue le socle de toute politique agricole efficace. Il est essentiel de développer des solutions alternatives, telles que le traitement des eaux usées et saumâtres, ainsi que la désalinisation. Ces ressources pourraient couvrir jusqu’à 25 % des besoins en irrigation. Par ailleurs, l’entretien des infrastructures hydrauliques reste indispensable. La dépendance alimentaire fragilise la souveraineté nationale en pesant sur les finances publiques et la stabilité économique et sociale.
Pour y faire face, il est essentiel de renforcer l’autosuffisance à travers les énergies renouvelables, une meilleure gestion de l’eau, le développement d’une industrie hydrique innovante et un soutien accru aux agriculteurs. La sécurité alimentaire repose ainsi sur une production nationale durable, encore insuffisamment valorisée malgré les propositions des institutions de recherche.
Enfin, il est crucial de promouvoir une agriculture de proximité, familiale et stratégique, orientée vers les filières essentielles. L’objectif est clair : assurer une production nationale durable et accessible, et garantir au pays une véritable autonomie stratégique alimentaire, a-t-il conclu.



