« Who is still alive ? » de Nicolas Wadimoff : Mémoires vivantes de la résistance
Aujourd’hui dispersés par l’exil, ils refusent d’être réduits à de simples statistiques. À travers leurs témoignages, ils tentent de renouer avec eux-mêmes, de retrouver une identité menacée par la disparition et de faire entendre des voix que l’occupation sioniste cherche à réduire au silence.
La Presse — Le CinéMadart de Carthage a accueilli, le 9 juin, la projection du documentaire « Who Is Still Alive ? » (Qui vit encore) du réalisateur suisse Nicolas Wadimoff, dans le cadre d’un cycle de projections consacré à une sélection de films présentés lors de la 8e édition de Gabès Cinéma Fen, tenue du 26 avril au 2 mai 2026.
Cette reprise, qui se clôture le 23 juin après des rendez-vous organisés les 4 et 9 juin, met en lumière des cinéastes de Palestine, d’Irak, du Liban, du Maroc et de Suisse. À travers des œuvres documentaires et de fiction, la programmation explore les questions de la mémoire, de l’exil, de la survie et de la résistance face à la guerre, à la colonisation, à la tyrannie et aux différentes formes d’effacement des individus et des territoires.
« Who Is Still Alive » (2025, 1h56) poursuit le travail que Nicolas Wadimoff consacre depuis près de vingt ans à Gaza, après « L’Accord » (2005), « Aisheen » (2010) et « L’Apollon de Gaza » (2018).
Une œuvre profondément humaine et d’une force tranquille, qui rappelle que derrière chaque chiffre se trouvent une vie, une histoire et un monde que l’on tente de préserver de l’oubli. Le réalisateur adopte une forme sobre et épurée qui privilégie la parole, la mémoire et la dignité pour donner corps à une œuvre de résistance profondément incarnée.
Un puissant contre-récit face à la déshumanisation systématique des Palestiniens opérée par l’occupation sioniste et ses soutiens : sur une carte de Gaza, de ses villes, de ses camps et de ses quartiers, dessinée à la peinture blanche sur un sol noir, prennent place neuf Palestiniens ayant survécu au génocide en cours et à l’exil. Ils s’appellent Jawdat Khoudari, Mahmoud Jouda, Adel Al Taweel, Haneen Harara, Malak Khadra, Hanaa Eleiwa, Firaz Elshrafi, Eman Shanan et Ghada Alabadla et vivent désormais à l’étranger, en majorité au Caire. Écrivains, journalistes, musiciens, artistes, étudiants, entrepreneurs ou influenceurs ils ont tous entre 14 et 62 ans et avaient une maison, un travail, une famille, une terre : Gaza.
Ils dessinent sur des surfaces noires (le sol et une grande planche noire qui a été exposée à Gabès Cinéma Fen) les contours de leur maison et de la vie d’avant. Le quotidien d’une société avec ses commerces, son conservatoire, ses bars, son musée, sa jeunesse…
Ils racontent leurs traumatismes, l’horreur, leur vie d’avant, les proches disparus, les maisons détruites, les rêves brisés et les blessures laissées par la violence sioniste. Des existences bouleversées, mais qui refusent l’effacement. Leur seule parole transcende la douleur et porte l’espoir d’un retour chez eux. Leurs voix, leurs regards, leurs souffles et jusqu’à leurs moments de silence deviennent les vecteurs d’un récit où se mêlent l’horreur, la désolation, le deuil, mais aussi une épatante capacité de résilience et de résistance.
Aujourd’hui dispersés par l’exil, ils refusent d’être réduits à de simples statistiques. À travers leurs témoignages, ils tentent de renouer avec eux-mêmes, de retrouver une identité menacée par la disparition et de faire entendre des voix que l’occupation sioniste cherche à réduire au silence.
Loin des représentations qui réduisent Gaza à un paysage de destruction ou à l’énumération froide et anonyme des victimes, le film emprunte une autre voie. Les images de bombardements, de ruines et de corps meurtris demeurent indispensables pour témoigner de l’horreur et des injustices commises.
Mais après près de trois années de génocide, leur répétition incessante finit parfois par produire une forme d’accoutumance ou de sidération, comme un mécanisme de défense face à l’insoutenable. En redonnant la parole à celles et ceux qui ont survécu, « Qui vit encore ? » réhabilite la singularité des trajectoires humaines, la mémoire des lieux et la dignité des existences.




