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Journées Théâtrales 77 – Masterclass de Jalila Baccar : « Ce qui m’importe, c’est d’écrire et de jouer ici et maintenant »

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  • 19 juin 2026
  • 8 min de lecture
Journées Théâtrales 77 – Masterclass de Jalila Baccar : « Ce qui m’importe, c’est d’écrire et de jouer ici et maintenant »

Etudiants, jeunes artistes et autres amateurs de théâtre ont eu l’opportunité, dans le cadre de la 12e édition des Journées Théâtrales 77 (du 10 au 20 juin 2026), de participer à une masterclass exceptionnelle donnée par la grande dame de théâtre, Jalila Baccar, au Cinémadart, lieu d’accueil du festival.

La Presse —«Nous avons voulu rendre hommage à cette grande comédienne et femme de théâtre en l’honorant lors de cette édition. Elle a souhaité que cet hommage prenne la forme d’une masterclass, que je considère personnellement comme un moment historique», a déclaré Moez Gdiri, directeur artistique des Journées Théâtrales 77.

On ne va pas revenir ici sur le parcours, connu et documenté, de Jalila Baccar. Rappelons simplement qu’après des études à l’École normale supérieure de Tunis, elle a cofondé en 1976, avec son compagnon de route et partenaire de vie Fadhel Jaïbi, le Nouveau Théâtre, première compagnie privée tunisienne, avant de créer avec lui Familia Productions en 1994. Depuis le début des années 1970, elle n’a cessé de marquer la scène théâtrale tunisienne et arabe, par ses textes et l’intensité de ses interprétations.

Au-delà de l’empreinte profonde qu’elle a laissée dans l’histoire culturelle tunisienne et arabe, loin des présentations convenues et des énumérations de carrière, Jalila Baccar est avant tout une grande présence. Une présence faite de force tranquille et d’une beauté qui se manifeste sous de multiples formes.

C’est une immense générosité sur scène comme dans la vie, de l’amabilité, un engagement artistique sans compromis, une sensibilité à fleur de peau, une intelligence aiguë, une combativité constante. Elle incarne aussi une quête inlassable d’émancipation, de liberté et de renouvellement. Autant de qualités précieuses qui font d’elle bien plus qu’une grande artiste, une figure majeure, profondément inspirante, dont le parcours continue d’éclairer plusieurs générations.

C’est le cas de la jeune génération d’étudiants et de comédiens qui étaient nombreux à prendre part à cette rencontre. Jalila Baccar la souhaitait avant tout comme un espace d’échange. Pas de longs discours ni de conférence magistrale, elle a préféré le dialogue direct avec ces jeunes, prenant le temps de répondre à leurs questions, de partager son expérience et, surtout, de nourrir leur curiosité. Cela s’est fait dans une ambiance très détendue où l’on a retrouvé la femme de scène sincère et drôle.

«Je ne peux pas me trouver ici, dans ces lieux, sans évoquer Raja Ben Ammar, qui s’est battue pour que cet espace existe et pour qu’il puisse aujourd’hui vous être transmis», a-t-elle commencé son intervention. Jalila Baccar a, ensuite, tenu à rappeler le rôle déterminant qu’a joué le théâtre scolaire dans son parcours et dans celui de toute une génération d’artistes tunisiens, soulignant que c’est là qu’est née sa passion pour la scène. Initiée au théâtre dès l’âge de 15 ans, elle a découvert très tôt une vocation qui ne l’a plus quittée.

«En 1975, j’ai quitté la faculté et, avec mes camarades, j’ai emprunté ce chemin qui m’a menée de la troupe de Gafsa au Nouveau Théâtre, puis à Familia Productions, jusqu’à arriver aujourd’hui à «Rêve(s)», a-t-elle raconté, retraçant en quelques mots un parcours exceptionnel qui épouse plus d’un demi-siècle d’histoire du théâtre tunisien, avant de céder la parole à l’assistance.

Les échanges et les nombreuses questions qui ont suivi l’on conduite à évoquer son passage du jeu à l’écriture, un cheminement qui, selon ses propres mots, s’est construit «d’un nœud ouvert à l’autre». Au gré des tournées et des représentations à travers tout le pays, elle dit avoir appris à passer de «l’infiniment petit à l’infiniment grand», en observant, en écoutant et en mobilisant tous ses sens.

Un processus nourri à la fois par la mémoire personnelle et par la nécessité d’être consciente de ce qui nous entoure : notre époque, l’histoire du pays, mais aussi celle du monde. «L’écriture est née de cette dialectique entre moi et l’autre, entre l’improvisation et la mise en texte», a-t-elle expliqué. Une écriture nourrie par l’accumulation d’expériences, d’observations et de questionnements, profondément ancrée dans le réel tout en demeurant ouverte à l’universel.

Remontant à ses débuts comme auteure, la comédienne a rappelé que son premier texte, Al Bahth Aan Aida (À la recherche de Aida), remonte à 1998. «C’est Elias Khoury qui m’a poussée à écrire. Il organisait une manifestation à Beyrouth et souhaitait que j’y participe», a-t-elle raconté. Alors qu’elle pensait invoquer Genet et autres références, Fadhel Jaïbi lui a suggéré d’explorer son propre rapport à la cause palestinienne. De cette réflexion est née une œuvre qui interroge à la fois la mémoire, l’engagement et les liens profonds qui unissent les combats individuels aux grandes causes collectives.

La femme de théâtre a parlé aussi de la pièce «Lam» (1982) évoquée par un des présents. Elle a souligé sa célèbre réplique «Lama yaloumou wa antom baad fikdan al hob» («Il se lamente et vous vous lamentez après la perte de l’amour»), Jalila Baccar a rappelé qu’elle était née dans un contexte particulièrement douloureux. «Nous sortions du suicide de Habib Masrouki, cofondateur du Nouveau Théâtre, le pouvoir en Tunisie était fragilisé, il y avait la guerre au Liban, l’invasion de l’occupant sioniste et les massacres de Sabra et Chatila», a-t-elle expliqué.

«À cette période, tous les festivals d’été avaient été suspendus en signe de deuil pour le Liban. «Lam» est donc une tragédie», a-t-elle poursuivi, précisant que la pièce n’avait connu qu’une trentaine de représentations en raison de la conjoncture. «Elle porte la trace de son époque. D’ailleurs, toutes nos œuvres, y compris Khamsoun, reflètent les contextes politiques dans lesquels elles ont été créées».

Abordant la question de l’écriture scénique, la comédienne est revenue sur ses débuts au sein de la troupe de Gafsa, où la création relevait d’un processus largement collectif, fondé sur une responsabilité partagée envers la représentation. Avec Fadhel Jaïbi, a-t-elle expliqué, tout commence souvent par une idée, une image ou une intuition.

S’ensuivent de longues discussions et de nombreux échanges qui permettent de faire émerger un synopsis réunissant les différentes pistes de réflexion. Vient ensuite le choix des comédiens. «Au début, lorsque nous travaillions avec des personnes de notre génération, l’improvisation se faisait naturellement. Avec le temps, cela est devenu moins évident», a-t-elle observé.

Pour décrire ce processus, elle a comparé l’écriture à une pâte feuilletée : un travail artisanal qui se construit par couches successives, que l’on ajoute, ajuste, ou recommence jusqu’à trouver la forme juste. Elle a également insisté sur le caractère vivant du texte théâtral. «Un texte n’est jamais figé. Il continue d’évoluer après la première représentation», a-t-elle rappelé, soulignant que chaque comédien apporte sur scène de sa personne au texte.        

Évoquant le métier de comédien, Jalila Baccar a souligné qu’incarner un personnage exige avant tout une profonde conscience de soi et du monde qui nous entoure. Parmi les rôles auxquels elle demeure particulièrement attachée, elle a cité celui de Baya dans «Ghassalet Ennouader».

Jouer sur scène nécessite également, selon elle, un véritable travail de recherche, qui ne se limite pas au cadre académique. Cela suppose le développement d’une conscience multiple, artistique, corporelle, politique, sociale, etc. Une conscience vivante, en perpétuelle évolution. Une démarche qui se nourrit, comme elle le précise, de la rencontre avec l’autre, mais aussi de la confrontation des idées, des expériences et des regards.

Jalila Baccar a encouragé les étudiants et jeunes comédiens présents dans la salle à se former sans relâche, à travers les lectures, les spectacles et le visionnage d’œuvres diverses. Elle les a également invités à prendre pleinement conscience de la force du théâtre et de sa capacité à influencer les représentations collectives et à interroger la doxa dominante.

«Dommage que nous ne vous ayons pas laissé un monde meilleur », a-t-elle confié avec émotion et d’ajouter:  «Je rêve d’un pays plus uni, plus fort et plus propre. Après «Violences», «Peur» et «Rêve(s)», si je devais écrire une autre pièce, elle s’intitulerait «Espoir»».

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Auteur

Meysem MARROUKI

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