La Tunisie investit 100 000 dinars par ingénieur… puis les voit partir à l’étranger
La Tunisie a perdu plus de 45 000 ingénieurs au cours de la dernière décennie, soit près de 42 % des professionnels inscrits à l’Ordre des ingénieurs tunisiens. Un chiffre alarmant révélé par le président de l’Ordre, Mohsen Gharsi, qui appelle l’État à engager rapidement une réforme des politiques encadrant les compétences tunisiennes établies à l’étranger.
Auditionné à l’Assemblée des représentants du peuple, le responsable a mis en garde contre les conséquences grandissantes de la fuite des compétences, estimant que ce phénomène constitue désormais un enjeu national touchant non seulement l’économie, mais également la capacité du pays à mener ses projets stratégiques.
Selon lui, la Tunisie investit des ressources considérables dans la formation de ses ingénieurs. Le coût moyen de formation d’un ingénieur est estimé à environ 100 000 dinars. Pourtant, une part importante de ces compétences choisit de poursuivre sa carrière à l’étranger, attirée par de meilleures perspectives professionnelles, des rémunérations plus élevées et des conditions de travail plus favorables.
Le président de l’Ordre a souligné que cette situation dépasse désormais le cadre des jeunes diplômés. Elle touche également des ingénieurs expérimentés disposant de 15 à 20 années d’ancienneté, dont certains occupaient des postes de responsabilité au sein des ministères, des entreprises publiques ou des grandes sociétés nationales.
Une menace pour les projets stratégiques du pays
Pour Mohsen Gharsi, la poursuite de cette hémorragie soulève de sérieuses inquiétudes quant à la capacité de la Tunisie à conduire ses grands projets de développement et à préserver ses compétences dans des secteurs stratégiques.
Il a rappelé que plusieurs études nationales qualifient désormais ce phénomène de “fuite massive des compétences”, une situation qui dépasse les seules considérations économiques pour devenir une question liée à la sécurité nationale et au développement durable.
Le départ des ingénieurs touche plusieurs domaines essentiels tels que l’énergie, les infrastructures, l’industrie, les télécommunications, les technologies de l’information et les services publics. Cette pénurie de compétences risque, selon les professionnels du secteur, d’affecter la réalisation de projets structurants et de fragiliser davantage certains établissements publics.
Le président de l’Ordre a en outre insisté sur le fait que de nombreux ingénieurs tunisiens établis à l’étranger ne ferment pas la porte à un retour au pays. Bien au contraire, plusieurs d’entre eux souhaitent s’installer en Tunisie, investir ou exercer leur activité depuis le territoire national.
Adapter les lois aux nouvelles formes de travail
Mohsen Gharsi a cependant estimé que le cadre juridique, fiscal et administratif actuel ne favorise pas suffisamment le retour des compétences expatriées.
Il a notamment critiqué certaines procédures relatives à la résidence, aux comptes en devises ou aux opérations bancaires, qu’il juge inadaptées aux mutations du marché mondial du travail, notamment depuis le développement du télétravail après la pandémie de Covid-19.
Selon lui, de nombreux ingénieurs travaillant pour des entreprises européennes pourraient continuer à exercer leurs fonctions depuis la Tunisie tout en conservant leurs contrats internationaux, à condition de bénéficier d’un environnement réglementaire plus flexible.
Le président de l’Ordre a également appelé les autorités à s’inspirer des expériences de plusieurs pays ayant réussi à attirer leurs compétences expatriées grâce à des mesures incitatives, qu’elles soient fiscales, administratives ou législatives.
En conclusion, Mohsen Gharsi a plaidé pour une nouvelle vision de la relation entre la Tunisie et ses compétences à l’étranger, fondée sur l’encouragement du retour volontaire, le développement du travail à distance et la transformation de l’ingénieur tunisien expatrié en partenaire du développement national.
Selon lui, cette approche pourrait non seulement contribuer à renforcer l’économie nationale, mais également permettre au pays de bénéficier de l’expertise de ses ingénieurs tout en augmentant les entrées de devises.



