Reportage – Jiangsu : Jiangyin, le choix d’un développement à visage humain
Par une matinée humide du Jiangsu, la lumière se déposait sur les immeubles comme une poussière d’argent. Jiangyin, géante industrielle dressée sur les rives du Yangtsé, s’éveille dans le grondement des usines et le murmure des quartiers résidentiels. Derrière les façades impeccables, derrière les avenues où circulent des milliers d’hommes et de femmes pressés, une autre Chine se révèle : celle qui tente de réinventer la proximité humaine au cœur même de la modernité.
La Presse — On n’est pas venu chercher des gratte-ciel ni des records de production. Ceux-là abondent dans les chroniques économiques. On veut voir comment une ville de plusieurs millions d’habitants pouvait encore connaître le nom de ses plus fragiles. La réponse se trouve dans un bureau aux allures modestes, loin des symboles habituels de la puissance chinoise.
Là, chaque semaine, des équipes quittent leurs locaux pour frapper aux portes. Pas celles des entreprises. Celles des vieillards seuls. Celles des familles en difficulté. Celles des personnes vulnérables dont les souffrances restent souvent invisibles jusqu’au jour où elles deviennent des drames.
À Jiangyin, on ne prétend pas résoudre tous les problèmes. On essaie de les rencontrer avant qu’ils ne deviennent incontrôlables. Une fonctionnaire résume cette philosophie d’une phrase simple : «Si nous attendons que les citoyens viennent à nous, il est parfois déjà trop tard. Alors les agents vont vers eux».
Assistance sociale, médiation et prévention juridique
Dans les appartements silencieux où vivent des retraités, dans les logements modestes où s’accumulent les inquiétudes quotidiennes, ils observent, écoutent, conseillent. Ce travail patient mêle assistance sociale, médiation et prévention juridique.
Rien de spectaculaire. Mais c’est souvent ainsi que les sociétés se maintiennent debout : par des gestes que personne ne remarque. Plus tard, on parcourt un quartier résidentiel qui ressemblait à tant d’autres ensembles urbains modernes. Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’un lieu où l’on dort après le travail. Les habitants y trouvent des services administratifs, des activités culturelles, des conseils juridiques, des programmes destinés aux enfants, aux adolescents et aux personnes âgées.
Plus de cent projets y cohabitent. Le quartier cesse alors d’être un simple alignement de bâtiments. Il devient une petite cité dans la cité. Une communauté. Dans une salle lumineuse, des retraités suivaient un cours. Certains prenaient des notes avec un sérieux d’étudiants. D’autres riaient devant les maladresses d’un voisin. À quelques mètres, des jeunes participaient à des activités consacrées à l’histoire et à la culture chinoises. Deux générations. Deux mondes. Un même effort pour empêcher l’isolement.
«Nous réalisons qu’aujourd’hui le véritable adversaire des sociétés modernes n’est pas toujours la pauvreté. C’est souvent la solitude », commente la responsable et guide chinoise.
Ce qui frappe à Jiangyin, ce n’est pas seulement l’organisation. C’est la volonté de faire participer les habitants eux-mêmes. Le citoyen n’est plus un usager passif. Il devient un juge, un évaluateur, parfois même un concepteur des services qui lui sont destinés. Les administrations consultent les communautés locales.
Les performances sont examinées à travers le regard de ceux qui vivent les réalités quotidiennes. Cette idée paraît simple. Elle est pourtant révolutionnaire. Car elle transforme la relation entre l’Etat et l’individu. L’un ne commande plus seulement. L’autre ne reçoit plus seulement.Ils construisent ensemble.
Transformation des déchets en engrais organiques
Jiangyin réserve aussi des surprises plus inattendues. Dans une rue impeccablement entretenue, la guide présente une infrastructure qui aurait semblé dérisoire à première vue : des toilettes publiques. Mais ici encore, la ville a choisi de penser autrement.
Certaines installations se nettoient automatiquement. D’autres vont plus loin encore : elles transforment les déchets humains en engrais organique. La machine accomplit discrètement ce que la nature réalise depuis des millénaires. Jusqu’à cinquante kilogrammes d’engrais peuvent être produits par un seul système.La technologie n’est pas exposée comme un trophée. Elle travaille dans l’ombre. Pour la propreté. Pour l’environnement. Pour l’économie circulaire. Une ville moderne se juge parfois moins à ses tours qu’à la manière dont elle traite ce que les autres préfèrent ignorer.
La plus précieuse leçon de Jiangyin…
Cette expérience invite aussi à réfléchir aux moyens de renforcer, partout, la proximité entre les services publics et les citoyens. La Tunisie, comme d’autres pays, peut y trouver des pistes de réflexion, sans qu’il s’agisse de transposer un modèle conçu dans un contexte très différent.
Mais certaines idées peuvent sans doute traverser les frontières. L’idée que les quartiers puissent devenir des centres de vie. L’idée que les services sociaux aillent vers les citoyens au lieu d’attendre leur détresse. L’idée que la culture et l’éducation civique soient considérées comme des remparts contre l’exclusion.
L’idée enfin que la technologie ne soit pas une fin en soi, mais un instrument au service de la dignité humaine. Lorsqu’on quittait Jiangyin, le soir tombait sur le Yangtsé. Les lumières des immeubles se reflétaient dans les eaux sombres du fleuve. On retenait sans ambages le nom de cette ville qui, au milieu de son essor industriel, avait choisi de consacrer une part de son énergie à quelque chose d’infiniment plus difficile que la construction d’usines ou de routes.
Construire du lien. Car les sociétés prospères ne naissent pas seulement de la richesse. Elles naissent du sentiment qu’aucun citoyen n’est abandonné derrière une porte close. Et c’est peut-être là, dans ce geste simple qui consiste à frapper à la porte d’un voisin avant qu’il ne sombre dans l’oubli, que Jiangyin livre sa plus précieuse leçon.



