Pont de Bizerte, trains électriques… Quand l’Europe finance, la Chine construit en Tunisie
De la modernisation ferroviaire au nouveau pont de Bizerte, plusieurs projets stratégiques tunisiens bénéficient de financements européens tout en étant réalisés ou fournis par des groupes chinois. Une situation qui illustre les nouvelles règles de la concurrence internationale et la montée en puissance de Pékin dans les marchés d’infrastructures en Méditerranée.
La Tunisie se retrouve au cœur d’un débat qui dépasse ses propres frontières : celui de la compétition industrielle entre la Chine et l’Europe dans les pays partenaires du Sud de la Méditerranée.
Deux projets majeurs illustrent cette nouvelle réalité : la modernisation de la ligne ferroviaire Moknine-Mahdia, avec la fourniture de trains électriques par le géant chinois China Railway Rolling Stock Corporation (CRRC), et la construction du nouveau pont de Bizerte, confiée au groupe chinois Sichuan Road and Bridge (SRBG).
Dans les deux cas, les infrastructures bénéficient du soutien financier d’institutions internationales à forte présence européenne, notamment la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Banque européenne d’investissement (BEI).
Le ferroviaire tunisien : un marché remporté par CRRC
Selon un rapport publié par l’agence de presse italienne Agenzia Nova, la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) a attribué à la société chinoise CRRC un contrat d’une valeur de 38,2 millions d’euros pour la fourniture de trains électriques destinés au projet de doublement et d’électrification de la ligne Moknine-Mahdia.
Le projet s’inscrit dans un programme plus large visant à moderniser le transport ferroviaire tunisien, confronté depuis plusieurs années à des difficultés liées au vieillissement du matériel roulant, aux contraintes financières et aux besoins croissants de mobilité.
Les nouveaux convois doivent permettre d’augmenter la capacité de transport, d’améliorer la fréquence des dessertes et d’offrir davantage de sécurité et de confort aux voyageurs.
Pour la Tunisie, l’enjeu est avant tout opérationnel : renforcer un réseau ferroviaire essentiel pour la mobilité quotidienne et le développement régional.
Mais pour les observateurs européens, ce type d’opération soulève une question stratégique : comment concilier le financement d’infrastructures dans le voisinage européen avec la montée en puissance d’entreprises chinoises dans des secteurs considérés comme stratégiques ?
Le précédent du pont de Bizerte
Ce débat n’est pas nouveau. L’article publié par Agenzia Nova rappelle également le cas du nouveau pont de Bizerte, un projet considéré comme l’un des plus importants chantiers d’infrastructure actuellement menés en Tunisie.
La réalisation de l’ouvrage a été attribuée au groupe chinois Sichuan Road and Bridge (SRBG) à l’issue d’un appel d’offres international.
Le projet bénéficie d’un financement largement soutenu par des institutions internationales : 123 millions d’euros de prêt de la Banque européenne d’investissement (BEI) ; 122 millions d’euros de financement de la Banque africaine de développement (BAD) et un appui européen pour les études préparatoires.
Avec une longueur d’environ 2,07 kilomètres et une hauteur de 56 mètres, ce pont doit améliorer la connexion entre Bizerte et son environnement économique, tout en contribuant à fluidifier les échanges dans la région.
Un “paradoxe européen” mais dans le respect des règles
Dans son analyse, Agenzia Nova parle d’un “paradoxe européen” : l’Union européenne cherche à renforcer son influence économique dans son voisinage méditerranéen, alors que certaines entreprises chinoises remportent des marchés financés par des institutions européennes.
Toutefois, le phénomène ne relève pas d’une anomalie juridique. Les banques multilatérales comme la BEI ou la BERD appliquent des procédures ouvertes à la concurrence internationale. Les entreprises chinoises peuvent donc participer aux appels d’offres au même titre que les groupes européens, américains ou autres, dès lors qu’elles répondent aux critères techniques et financiers.
Le débat porte davantage sur la question de la réciprocité.
Agenzia Nova souligne que les groupes chinois disposent souvent d’importantes capacités industrielles, d’économies d’échelle et d’un soutien public qui leur permettent de proposer des offres très compétitives sur les marchés internationaux.
Dans le même temps, les entreprises européennes dénoncent régulièrement les difficultés d’accès au marché chinois et aux grands appels d’offres publics en Chine.
La Tunisie au centre de la bataille économique mondiale
Au-delà des deux projets cités, cette situation illustre une évolution plus large : les infrastructures deviennent un terrain majeur de compétition d’influence.
Dans une région méditerranéenne où l’Union européenne reste un partenaire historique de la Tunisie, la Chine cherche depuis plusieurs années à renforcer sa présence à travers les investissements, les équipements et les grands projets.
Pour Tunis, l’équation est pragmatique : attirer les financements disponibles et réaliser rapidement des infrastructures indispensables au développement économique.
Pour Bruxelles, l’enjeu est de préserver son poids industriel et économique dans une région considérée comme stratégique.
La Tunisie se retrouve ainsi au croisement de plusieurs intérêts : européens, chinois, africains et méditerranéens.
Une position qui pourrait devenir de plus en plus fréquente à mesure que les grands projets d’infrastructures deviennent un instrument majeur de coopération… mais aussi de compétition internationale.
R.I



