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Arab Barometer : les Tunisiens entre confiance retrouvée, crise sociale et désir d’émigration

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  • 21 juillet 2026
  • 8 min de lecture
Arab Barometer : les Tunisiens entre confiance retrouvée, crise sociale et désir d’émigration

Six ans après l’élection du président Kaïs Saïed, l’opinion publique tunisienne semble avoir atteint une phase de stabilisation, mais reste traversée par de profondes contradictions. Les Tunisiens affichent davantage de confiance envers certaines institutions de l’État et se montrent plus optimistes sur l’évolution économique, tout en continuant à subir une forte pression sociale, à se détourner de la politique et à exprimer massivement un désir d’émigration, particulièrement chez les jeunes.

Tels sont les principaux enseignements de la nouvelle enquête d’Arab Barometer, publiée en juillet 2026, consacrée à l’opinion publique tunisienne. Cette étude dresse un état des lieux des perceptions des citoyens sur l’économie, la gouvernance, les institutions, la démocratie, la migration, les questions sociales, l’environnement et les relations internationales.

Une enquête nationale représentative de l’opinion tunisienne

Créé en 2006, Arab Barometer est un réseau indépendant de recherche spécialisé dans l’étude de l’opinion publique dans le monde arabe. Hébergé par Princeton University et l’University of Michigan, il se présente comme l’un des principaux programmes régionaux produisant des données comparatives sur les attitudes, les comportements et les attentes des populations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

L’objectif de ses enquêtes est de donner une image précise des perceptions des citoyens sur les grandes questions politiques, économiques et sociales, à travers des sondages nationaux représentatifs.

Pour la Tunisie, cette étude s’inscrit dans la neuvième vague d’Arab Barometer. Elle repose sur 1 023 personnes interrogées ; un échantillon représentatif de l’ensemble du territoire tunisien ; des entretiens réalisés en face-à-face ; une collecte effectuée du 30 octobre au 30 novembre 2025 ; une méthode d’échantillonnage aléatoire en grappes à plusieurs niveaux et une marge d’erreur estimée à ±3 points de pourcentage.

Économie : un regain d’optimisme malgré une précarité toujours forte

L’économie reste la principale préoccupation des Tunisiens. Selon l’enquête, 44% des citoyens considèrent la situation économique comme le principal défi auquel fait face le pays. L’inflation arrive largement en tête des inquiétudes économiques (42%), devant le chômage (17%), la pauvreté (15%) et les faibles salaires (13%).

Mais l’étude relève un changement notable : l’évaluation de la situation économique atteint son niveau le plus élevé depuis le lancement des enquêtes Arab Barometer en Tunisie en 2011.

Ainsi, 31% des Tunisiens jugent aujourd’hui la situation économique bonne ou très bonne, contre seulement 11% en 2023, et 56% pensent que la situation économique va s’améliorer dans les prochaines années.

Cette amélioration de la perception ne signifie toutefois pas une disparition des difficultés quotidiennes.

Le rapport souligne notamment l’ampleur de l’insécurité alimentaire étant donné que 62% des Tunisiens déclarent avoir parfois ou souvent manqué d’argent pour acheter suffisamment de nourriture et 49% affirment avoir déjà sauté un repas faute de moyens.

Arab Barometer met ainsi en évidence un paradoxe : les Tunisiens sont plus optimistes sur l’avenir économique, tout en continuant à vivre une forte pression sociale.

Le gouvernement gagne en confiance, mais la fracture générationnelle s’accentue

La confiance envers les institutions étatiques progresse. Toujours selon le baromètre, le gouvernement enregistre son meilleur niveau depuis la révolution puisque 44% des Tunisiens déclarent avoir beaucoup ou assez confiance dans le gouvernement, contre 36% en 2023.  Cette progression est toutefois davantage portée par les générations âgées étant donné que les jeunes restent plus critiques envers les institutions publiques.

Le Parlement bénéficie également d’une légère amélioration puisque 30% des Tunisiens lui accordent leur confiance, soit son niveau le plus élevé enregistré par Arab Barometer.

En revanche, la société civile ne connaît pas le même regain : 35% seulement déclarent lui faire confiance, contre 40% en 2023.

Une différence générationnelle apparaît néanmoins : près de la moitié des jeunes (49%) font confiance aux organisations de la société civile, contre 32% chez les plus de 30 ans.

Jeunesse : le désir de partir devient un signal d’alarme

L’un des résultats les plus marquants de l’étude concerne l’émigration. Aujourd’hui, 41% des Tunisiens souhaitent quitter le pays. Chez les jeunes, le phénomène atteint un niveau particulièrement élevé : 67% des moins de 30 ans expriment le désir d’émigrer.

Les motivations sont principalement économiques car 78% des candidats au départ citent les conditions économiques comme raison principale.

Les destinations privilégiées restent européennes : France : 34% ; Italie : 27% et Allemagne : 24%.

Parmi ceux qui souhaitent partir : quatre sur dix déclarent préparer concrètement leur départ et une proportion importante se dit prête à émigrer sans documents officiels.

Arab Barometer considère cette tendance comme un risque majeur pour le pays, notamment en raison du départ potentiel de jeunes diplômés et de compétences.

Une jeunesse de plus en plus éloignée de la politique

Le désengagement politique constitue l’un des autres enseignements majeurs. Seulement, 24% des Tunisiens déclarent s’intéresser à la politique. Il s’agit du niveau le plus faible enregistré depuis 2011.

Toujours selon les chiffres annoncés, près de la moitié (48%) disent être très peu intéressés par la politique.

Les jeunes apparaissent comme les plus distants avec 17% seulement manifestent un intérêt politique.

Cette désaffection s’accompagne d’une faible participation organisée : seulement 4% déclarent appartenir à une organisation citoyenne.

Démocratie : un attachement maintenu, mais une priorité donnée aux résultats

Les Tunisiens continuent globalement à soutenir la démocratie : 67% considèrent qu’elle reste préférable à tout autre système politique.

Mais leur conception de la démocratie est avant tout liée à son efficacité. Ainsi 78% estiment que le type de gouvernement importe peu s’il réussit à résoudre les problèmes économiques.  Par ailleurs, 64% considèrent que le régime importe peu s’il garantit l’ordre et la sécurité.

Sur un autre plan, 66% pensent que le pays a besoin d’un dirigeant fort capable de contourner certaines règles pour obtenir des résultats. Mais ce chiffre est en recul  : 77% en 2023 contre 66% en 2025.

Lorsqu’ils définissent la démocratie, les Tunisiens citent principalement : la garantie des besoins fondamentaux : 29% ; l’absence de corruption : 21% ; l’égalité devant la loi : 21%.

Femmes : soutien aux droits politiques, mais retour des normes traditionnelles

Les Tunisiens soutiennent largement la participation des femmes dans la vie publique. Ainsi, 77% soutiennent des quotas féminins au Parlement et 79% soutiennent des quotas dans les gouvernements.

Concernant l’emploi, 84% estiment que les hommes et les femmes doivent bénéficier des mêmes opportunités professionnelles.

Mais les perceptions restent contradictoires, car plus de la moitié (54%) pensent que les hommes sont généralement de meilleurs dirigeants politiques que les femmes.

Dans la sphère familiale : 57% considèrent que l’homme doit avoir le dernier mot dans les décisions familiales.

Le rapport souligne également une inquiétude croissante concernant les violences faites aux femmes : 61% estiment qu’elles ont augmenté durant la dernière année et 80% considèrent que le harcèlement dans la rue est répandu.

Eau et climat : la crise hydrique au cœur des préoccupations

L’environnement est principalement associé à la question de l’eau. Les principales préoccupations citées : pollution de l’eau potable : 33% ; pollution des ressources hydriques : 13% ; manque d’eau : 13%.

Les Tunisiens ressentent directement les conséquences : 92% estiment que les problèmes d’eau affectent la santé, 88% considèrent qu’ils affectent la production alimentaire et 85% déclarent qu’ils perturbent les activités quotidiennes.

Et face au changement climatique : 57% craignent d’être contraints de déménager dans les prochaines années.

La guerre à Gaza apparaît aussi comme l’un des éléments ayant le plus influencé l’opinion tunisienne. Concernant les événements depuis le 7 octobre 2023 : 31% parlent de génocidealors que 29% parlent de massacre.

La cause palestinienne reste très largement soutenue puisque 92% estiment que la Tunisie défend davantage la Palestine que l’entité sioniste.

À l’inverse, 69% considèrent que les États-Unis défendent davantage l’entité sioniste que la Palestine. Cette perception contribue à la chute de l’image américaine : seulement 23% ont aujourd’hui une opinion favorable des États-Unis, contre 40% avant octobre 2023.

À l’inverse, certaines puissances progressent : Chine : 69% d’opinions favorables ; Turquie : 67% ; Iran : 55%.

Ainsi, l’enquête Arab Barometer révèle une société tunisienne en pleine mutation. Les citoyens semblent davantage confiants envers l’État et plus optimistes sur l’économie, mais cette évolution coexiste avec : une forte précarité sociale ; un éloignement croissant des jeunes de la politique ; un désir massif d’émigration et une attente d’efficacité plus forte que l’attachement aux mécanismes institutionnels.

Le principal enseignement du rapport est peut-être celui-ci : les Tunisiens ne rejettent pas les institutions ou la démocratie, mais ils les jugent désormais principalement à travers leur capacité à améliorer concrètement leur quotidien.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

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