Ce qui distingue l’univers de Faraj Suleiman, c’est d’abord une musique qui allie le jazz aux influences arabes et à d’autres styles de musique occidentale. Les notes sont tantôt rythmées, tantôt mélodiques. C’est le timbre de sa voix qui fait l’exception, en plus des paroles encore plus originales. Un artiste qui met en avant un genre de musique original auquel il est difficile de rester neutre : soit on est conquis, soit on ne l’apprécie pas… la plupart du public était sous le charme de ce voyage sur la planète musique.
La Presse — Le Festival international de Hammamet a accueilli, lors de la soirée du 23 juillet, l’artiste palestinien Faraj Suleiman. Un public nombreux a été au rendez-vous pour ce concert réussi à plusieurs niveaux. Cela ne fait pas l’exception, car à Hammamet, la plupart des spectacles se jouent à guichets fermés. Mais, ce qui distingue cet événement, c’est qu’il met en avant un genre de musique original auquel il est difficile de rester neutre : soit on est conquis, soit on ne l’apprécie pas.
Faraj Suleiman est né à Haifa. C’est là où il a fait ses débuts, d’abord en pianiste et compositeur. Il a connu du succès à travers des concerts de jazz et de musique instrumentale, sans jamais être tenté par le rêve de devenir chanteur. Ce virage dans sa carrière de musicien est venu naturellement, lui conférant une seconde identité professionnelle.
Suite à une résidence artistique décrochée à Paris, il a fondé un réseau solide lui permettant de sortir des albums et d’élargir son audience. Le 27 juillet 2022, il s’est produit au Théâtre romain de Carthage, devant des milliers de spectateurs, dans une soirée partagée avec le duo tunisien Noor X Selim Arjoun. Ce passage l’a rapproché davantage du public tunisien. D’ailleurs, il a déclaré lors de son concert à Hammamet qu’il a longtemps attendu cette invitation et qu’il est ravi d’entamer sa nouvelle tournée au départ de la Tunisie.
L’artiste a fait son entrée sur scène sous les applaudissements d’un public d’âges variés. Il y avait dans les gradins Marcel Khalifè, qui a pris place parmi les spectateurs, mais dont la présence n’est pas passée inaperçue. Son concert, prévu le jour d’après est marqué sold out et de nombreux mélomanes se sont rassemblés autour de lui pour lui témoigner leur admiration.
Pour ce spectacle, Faraj Suleiman s’est fait entourer d’un bassiste, de deux violonistes, d’un guitariste, d’une violoncelliste, d’un trompettiste et d’un joueur de trombone. La soirée a été entamée avec un morceau instrumental, mettant en lumière sa prouesse de pianiste et de compositeur. Il a enchaîné après avec une set list qui parcourt de manière alternée quatre de ses albums, dont les titres officiels sont constamment marqués en deux langues : en arabe et en anglais.
De « Second verse » (El beitetteni), qui remonte à 2019, il a interprété « Aardhzawaj », titre qui a inauguré la soirée, puis « Enti kif » et « Issa Jay ». Les chansons « Bokhtorliechtaalek » et « Law baader » figurent dans l’album « UprightBiano » (Jebnalelwaladbiano) qui date de 2023, tandis que« Methl l helmrohti » et « Jeblimaak » sont extraits de « Maryam » sorti en 2025. Ce sont toutefois les tubes de « Betterthan Berlin » qui ont occupé la plus grande partie du concert. C’est en fait l’album qui a marqué un tournant dans sa carrière et qui a confirmé sa place sur la scène musicale arabe.

« Chou baddik b zawjik », « Fi akhereleil », « ChareaYafa » « Raaseetsokran » et « Moch Dharouri » ont particulièrement suscité l’enthousiasme du public qui l’a accompagné en chœur. La soirée a été clôturée avec le titre phare « Assila bi rossi », interprété à deux reprises à la demande des spectateurs. Des morceaux de musique instrumentale ont été joués entre les chansons, dont un solo au piano impressionnant par la maîtrise technique et la beauté de la composition.
Ce qui distingue l’univers de Faraj Suleiman, c’est d’abord une musique qui allie le jazz aux influences arabes et à d’autres styles de musique occidentale. Les notes sont tantôt rythmées, tantôt mélodiques. C’est le timbre de sa voix qui fait l’exception, en plus des paroles encore plus originales. Il ne s’agit pas du genre de voix opératique, ou conçue pour le tarab, ou même capable de déployer de longues vocalises, mais elle porte parfaitement bien les textes qu’il interprète. On a l’impression qu’il ne chante pas, mais qu’il raconte. Et c’est, en fait, là toute la force de son style. Les paroles sont simples en apparence, sans que cette simplicité ne relève du banal ni du superficiel.
Chaque chanson retrace une histoire et des émotions sur un ton presque narratif. On y retrouve des scènes du quotidien, avec des personnages et même des prénoms. Deux thèmes sont particulièrement retenus : l’amour et l’exil. Par un choix artistique assumé, les outils d’expression authentiques sont privilégiés, dans une forme presque épurée.
Chaque mot et chaque note puisent leur force dans leur sincérité capable de transmettre des idées avec sensibilité et profondeur. L’émotion y naît de l’essentiel, plutôt que des ornements stylistiques. L’album « Betterthan Berlin » est le plus représentatif de son univers. Il a été écrit par son compatriote et ami de longue date, le journaliste et romancier Majdkayal. Il reflète le mal du pays, mais sans le souligner de façon frontale à la manière des hymnes patriotiques. Faraj Suleiman est en fait fidèle à son identité palestinienne qui marque son répertoire, sans le réduire à une plainte directe de la guerre et de la souffrance.
Il est également connu pour son opposition catégorique aux reprises et aux réarrangements, se contentant uniquement de ses propres créations pour meubler ses concerts. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec Ziad Rahbani, pour certains titres, tant pour la musique que pour les textes et le timbre de la voix.
Il ne s’agit pas d’une imitation, mais d’un style musical qui porte une forte dimension contestataire et qui échappe aux circuits du show-biz. Bien que l’identité musicale de Faraj Suleiman ne s’aligne pas sur les codes de la musique populaire commerciale, sa notoriété dépasse les cercles limités de musique alternative. En dépit des millions de vues qu’il cumule sur les plateformes, il se tient à distance des réseaux sociaux et se montre discret dans son rapport aux médias.
Le spectacle de Faraj Suleiman a été certes à la hauteur des attentes du public qui l’apprécie déjà. C’est également une découverte intéressante pour de nombreux spectateurs qui cherchent l’originalité. Mais il n’est peut-être pas au goût des amateurs de tarab, de musique orientale à l’état pur et des conformistes.
Le Festival international de Hammamet se poursuit avec un programme varié, entre musique, théâtre et danse. Nous y reviendrons.



