Reportage – Artisans de senteurs et d’effluves estivaux : Si le mechmoum tunisien nous était conté !
Chaque été, des artisans, pour ne pas dire des artistes, de tous âges et des familles se mobilisent pour concocter des bouquets de jasmin ou de fell, nos fameux «mechmoums» et parfumer nos soirées estivales avec des senteurs envoûtantes. Les fleurs sont collectées, ajustées avec soin et dextérité une à une, sur des tiges de jonc avec un fil.
Qui n’a pas rencontré un jour un vendeur avec sa corbeille garnie de bouquets? L’après-midi, ils envahissent la ville ou ouvrent leurs étalages sur la place des Martyrs dans l’emblématique quartier d’El Mahfar à Nabeul. Gros plan sur une passion au parfum de fell et de jasmin.
La Presse —Qui dit fell et jasmin, dit Cap Bon. Des villes comme Hammamet (le fief du fell que des familles plantent dans leurs jardins), Nabeul, Dar Chaâbane el Fehri, Skalba (du côté de Menzel Temime), Béni Khiar et autres fournissent la majeure partie des fleurs de notre célèbre «mechmoum». Il vous suffit de faire un tour du côté du souk el-Khmis (le souk du jeudi) d’Hammamet, plaque tournante de cette activité, ou de la place des Martyrs de Nabeul du côté du Mahfar pour mesurer l’ampleur de cette industrie artisanale.
«Une ivresse divine»
D’après les historiens, le jasmin blanc (Jasminum officinale L.) fut amené du Proche-Orient par les Arabes au XVIe siècle. Le mot “jasmin” vient de l’arabo-persan “Yasmin”, vocable apparu en Europe vers 1500. Certes, il faut signaler que cette passion du «mechmoum» ne date pas d’hier, comme l’atteste un extrait du livre, “Hammamet, Verger des Cantiques. Tunis, 1943”, de Guido Médina :
«J’ai vu à Nabeul, un après-midi d’été, des gens affaissés sur des chaises, par la chaleur, et tout entourés d’une immense quantité d’œillets et de jasmins qui embaumaient l’air. Et j’ai vu les marchands préparer leurs bouquets avec quelle attention patiente—pour que chaque fleur soit enfilée sur une petite tige de jonc ou sur les nervures d’une feuille de palmier—les offrir aux narines avides de parfum et d’enivrement… L’âme orientale a le besoin extrême de sentir un parfum : c’est une ivresse divine. Le parfum est dans toutes les maisons, dans tous les foyers, dans toutes les mosquées. Il glisse dans la pensée de l’amoureux et il accompagne ses pas ; il glisse dans la pensée du sage, du prêtre, du soufi».
En outre, pendant l’été, plusieurs élèves en vacances, étudiants et même des familles (qui ont hérité cette passion au fil des générations) ont fait de cette passion leur gagne-pain.
Ils sont partout, du côté du TGM à Tunis, à Bab el Kadhra, sur l’avenue Habib-Bourguiba, au lac, à la cité de Nabeul, du côté du café Bouhdid ou sur la corniche à Hammamet. Certains sont coiffés de chéchia et habillés en bed-iaâ et serwal beliya (habits traditionnels), et d’autres se fondent dans le paysage par un habit vestimentaire “casual” où seulement leur corbeille ou le légume (d’habitude une pomme de terre ou une aubergine) qui sert de support à leurs bouquets, les distinguant des autres passants.
«Asfour», «Bousabâa» et «Thlouthi»
Selon M. A. Sabeur Sethom (39 ans, originaire de Dar Chaâben el-Fehri), grossiste, artiste et créateur de modèles depuis 27 ans, la plupart des artisans qui fabriquent les «mechmoums’’ sont des professeurs, des cadres : des amateurs animés par le feu sacré du «mechmoum» et la flamme de sa passion. Parlant des créations, il ajoute que le modèle en général dure entre 6 et 7 ans. Néanmoins, pour les profanes, il faut savoir qu’il y a plusieurs types de «mechmoum» de fell. Tout d’abord, toujours selon M. Sethom, il y a le “Asfour” (l’oiseau) qui est composé de 20 fleurs de fell. Il y a aussi le “Bousabâa” façonné avec 8 fleurs de fell : ce modèle est de loin le préféré des jeunes. Le troisième modèle se nomme “Thlouthi”: ce «mechmoum» est composé de 40 fleurs de fell.
Parallèlement, il y a les bouquets “spécial mariage”. Celui de la mariée est décoré avec du voile, une rose au milieu ou avec une plante rouge du nom de “Charbabou” et pour certains modèles, il est panaché avec du fell et du jasmin. Quant à celui du marié, le «mechmoum» est sans voile et décoré avec du spartacus (plante), plus un ruban blanc. Le prix des deux «mechmoum»s oscille entre 40 et 70 dinars, mais peut atteindre parfois les 100 dinars, surtout quand le fell devient une denrée rare avec les changements climatiques (quand les vents marins soufflent).
Des «mechmoum»s sur commande
«Il reste à signaler que le fell n’est disponible que durant la saison estivale. Le «mechmoum» fell peut durer 24 heures, alors que celui en jasmin a une durée de vie de 12 heures au maximum. En revanche, il y a une grande différence entre le «mechmoum» fell de Nabeul et de Dar Chaâbane et ceux d’Hammamet. Celui de Nabeul et de Dar Chaâbane est composé intégralement de fell, alors que celui d’Hammamet est fabriqué sur un socle (le centre du «mechmoum» est enveloppé avec de l’aluminium)», fait savoir Noureddine Wathek, alias «El Hafsi» (63 ans). «Parmi les sommités de cet art, je cite mon disciple Sabeur Sethom (Dar Chaâbane el Fehri), qui reste une référence dans la confection des «mechmoum»s et le maître absolu de cet art, ainsi que Walid El Hakem (Hammamet) qui est grossiste. Ce dernier a créé des serres pour cultiver le fell et le jasmin, alors que la plupart des familles à Hammamet cultivent le fell dans leurs champs. Quant au jasmin, il est planté dans les jardins familiaux», ajoute-t-il.
De son côté, M. Mohamed Daghfous, fermier nabeulien, est, lui, un fournisseur tout particulier :
«Depuis les années 50, je fabrique les «mechmoums’’ sur commande. Chaque jour en été, à l’exception du vendredi (mon jour de repos hebdomadaire), mon couffin est rempli de 40 à 50 «mechmoum»s selon la commande. A partir de 8h00, je me déplace à bicyclette vers mon champ qui est situé du côté de Oued Souhil et à partir de 9h00 je commence la collecte du jasmin». Il renchérit : «Contrairement au jasmin, le fell est très sensible et doit être collecté de bonne heure, à partir de 5h00 ou 6h00 du matin, alors que le jasmin dégage son parfum avec la levée du jour».
Nul doute, le «mechmoum» tunisien, avec ses effluves et la dynamique qu’il crée durant la période estivale, offre à plusieurs élèves et étudiants un moyen de se faire un peu d’argent de poche. Il permet à plusieurs familles de gagner dignement leur vie. Que Dieu protège ce délice, car le «mechmoum» a quelque chose de magique et d’envoûtant. Il restera tout simplement et pour toujours le symbole d’une beauté et d’un art de vivre à la mode tunisienne.
Abdel Aziz HALI



