« L’Odyssée » de Christopher Nolan : Grandiose visuellement, fade émotionnellement
« L’Odyssée » est dans nos salles depuis le 15 juillet. Ce film de 2h50 minutes reprend une épopée antique, sublimée avec des moyens techniques modernes. La puissance esthétique est incontestable, l’impact émotionnel est, tout de même, à discuter.
La Presse — Le film est basé sur un poème attribué à Homère et composé plus de 700 ans av. J.-C. Les évènements sont bien plus anciens, remontant à la guerre de Troie, soit autour du XIIe siècle av. J.-C. Le titre, qui désigne de nos jours un parcours long et semé d’obstacles, fait référence au héros légendaire Ulysse, alias Odysseus en grec. C’est lui qui a eu l’idée ingénieuse de construire le célèbre Cheval de Troie dans l’Iliade.
Après 10 ans de guerre, il tente de rentrer chez lui, en Ithaque. Pour cela, il fallait affronter cyclopes, sirènes et autres pièges naturels. La Nymphe Calypso qui lui vouait un amour possessif l’a retenu des années sur son île. Tant de périples à déjouer durant 10 ans encore. Pendant ce temps, on le croyait mort. Sa femme Pénélope était harcelée par les prétendants qui souhaitaient lui succéder au trône.
Bien que le film ne reprenne pas toutes les étapes du voyage, on y retrouve les moments les plus forts, les plus poignants. La connaissance de l’œuvre originale, ni même de l’Iliade, n’est pas obligatoire pour comprendre l’avancement de l’intrigue. Les rétrospections incluent, en fait, des rappels et des clins d’œil au premier volet de l’épopée.
Un casting majestueux
Les films de Christopher Nolan se sont démarqués par des intrigues originales, en plus de la prouesse technique saluée par les critiques et les cinéphiles. On lui doit, entre autres, « Momento », « Inception » et d’autres films nommés aux Oscars. Il a été doublement récompensé pour « Oppenheimer », sorti en 2024, en remportant l’Oscar du Meilleur réalisateur et celui du Meilleur film.
Pour « L’Odyssée », dont il a écrit lui-même le scénario, il a fait appel à plusieurs acteurs de renom, parmi lesquels quatre lauréats d’Oscars : Matt Damon a campé Ulysse (Odysseus), Anne Hathaway a joué le rôle de Pénélope, Charlize Theron a incarné Calypso et Lupita Nyong’o a interprété le personnage de Hélène de Troie. Il y a également Tom Holland qui a incarné le fils Télémaque, Zendaya pour la déesse Athéna et Robert Pattinson dans le rôle d’Antinoos, le principal prétendant de Pénélope.
Voir tous ces acteurs réunis dans un seul film ne peut qu’être impressionnant. Cependant, certains critiques ont dénoncé une réécriture du chef-d’œuvre d’Homère en fonction d’un certain agenda idéologique. C’est surtout le choix de Lupita Nyong’o pour le personnage d’Hélène qui a été contesté dès l’annonce de la nouvelle. Si l’on se fie à l’expression « prêter ses traits » pour signifier « jouer un rôle », et on prend en considération que, dans l’Iliade, Homère a bien mentionné que la reine avait les armes blanches, on pourrait imaginer l’aspect physique du personnage. Cela contraste avec le portrait de l’actrice noire, connue tout de même pour sa beauté et son engagement en faveur des causes féministes. Or, si l’on se réfère aux mythes, la Grèce antique était une terre de voyageurs et d’exilés. Il est donc possible d’y retrouver une mosaïque de races et d’ethnies.
Des moyens techniques révolutionnaires
Dans une interview exclusive accordée à France Culture, peu avant la sortie du film, Christopher Nolan est revenu sur l’utilisation de nouvelles caméras conçues sur demande. En effet, le tournage a été réalisé avec des caméras IMAX argentiques 70 mm. Une première dans l’histoire du cinéma. Le réalisateur a expliqué qu’il a concrétisé à travers cette adaptation un rêve d’enfance qui lui est si cher. Il voulait une œuvre immersive, qui se rapproche le plus de ce que voit l’œil humain. Les caméras IMAX qui procurent cet effet visuel sont d’habitude utilisées pour les documentaires, plus particulièrement pour filmer les paysages. Un défaut majeur entrave leur usage dans le cinéma, c’est qu’elles sont trop bruyantes. Il a donc fallu contacter la société afin de trouver des solutions. Des ingénieurs ont été recrutés pour travailler sur l’insonorisation des caméras. C’est ainsi qu’elles ont pu filmer les dialogues pour la première fois. Un autre problème de taille a persisté, celui de ne pas pouvoir tourner plus de 3 minutes à la file. Il fallait donc s’arranger pour les scènes de combats intenses et complexes. Malheureusement, selon le réalisateur, seulement 41 salles dans le monde offrent des conditions optimales en format IMAX, dont la majorité se situe en Amérique du Nord.
« L’Odyssée » a été filmée dans plusieurs pays. Christopher Nolan voulait privilégier les décors naturels, plutôt que les reconstitutions numériques. Le tournage a donc été une « odyssée » à part entière, passant par la Grèce, le Maroc, l’Islande, l’Ecosse… On y voit de vraies plages sauvages, de vraies falaises, de vrais châteaux.. Même la grotte du cyclope géant Nestor est bien réelle et se situe en Grèce. D’ailleurs, ce personnage mythique a été recréé d’une manière étonnamment crédible, jusqu’aux moindres détails de ses expressions faciales.
Si tout a été solide et saisissant sur le plan esthétique, la force affective ne semble pas suivre.
Une implication émotionnelle insuffisante
« L’Odyssée » est un film sur la guerre et le retour au pays, mais aussi sur la foi, l’amour, la tentation et la fidélité. Christopher Nolan, qui a déclaré aborder chaque film comme si c’était le dernier de sa carrière, a de nouveau mis l’accent sur un thème qui lui est visiblement cher : « la mémoire », ou plutôt « la perte de mémoire ». La première scène nous montre les prétendants qui squattent le château d’Ulysse. Par la suite, on le voit amnésique, par l’effet du lotus de Calypso. Les séquences avancent à mesure qu’il essaie de reconstituer les bribes de sa mémoire. Le film est donc conçu sur des va-et-vient entre le présent et les analepses. Ulysse commence à se rappeler les détails de la guerre et de sa traversée avec ses compagnons, tous perdus en cours de route. Nolan a beau tenter de le montrer généreux, altruiste, intelligent, rationnel.. La culpabilité et la responsabilité morale pesaient sur lui. Le film peut alors être inscrit dans une portée plus universelle, en soulignant que la guerre fait des vainqueurs, mais ne fait pas de héros dans le sens moral. Cependant, le personnage n’était pas attachant. Il lui manquait un effet difficile à cerner, que l’on ressent pourtant fluidement dans d’autres films de ce genre comme « Gladiator » et « Troy ». Les scènes de meurtres sont presque machinales, ne réveillant aucune compassion. Ulysse se bat bien, mais on ne voit au premier plan que sa prouesse martiale. L’homme derrière le guerrier est traité en surface. L’amour de Calypso et la fidélité héroïque de sa femme Pénélope n’ont pas également un effet émotionnel qui secoue, à la manière des autres films.
Calypso, qui a sauvé son amoureux et l’a gardé à ses côtés, ne peut pas le livrer à son sort aussi banalement ! Même les retrouvailles à Ithaque, à la fin, ont été froides. On aurait voulu voir plus de profondeur, plus de travail sur la psychologie des personnages. La scène qui pourrait arracher quelques larmes aux spectateurs est probablement celle du chien. Pour le reste, c’était bien fait, grandiose, mais plat à la fois. Perdre Ulysse dans les dernières scènes, ou même en cours de route, n’aurait probablement pas attristé les cinéphiles qui ont suivi sa traversée semée d’embuches. En quittant la salle après la séance de projection, on se demande que retiendrait le public du film ? La beauté des images certes, mais peut-être pas une scène particulièrement profonde et bouleversante qui marquera les esprits des années après.



