Il était temps que le spectacle «Tierra bendita», qui a déjà fait le tour du monde, atterrisse enfin chez nous. Une ferveur flamenca a conquis Carthage.
La Presse — À mi-parcours de la programmation du Festival international de Carthage, et alors que la plupart des évènements passés ont été orientés vers les variétés, un rendez-vous particulier vient marquer la différence. Le Ballet Flamenco de Andalucía, considéré comme la compagnie officielle de flamenco de la région andalouse en Espagne, a été sur scène pour la soirée du 30 juillet.
Il était temps que le spectacle «Tierra bendita», qui a déjà fait le tour du monde, atterrisse enfin chez nous. Cet évènement a été orchestré en partenariat avec l’ambassade du Royaume d’Espagne en Tunisie. Il s’est tenu en présence de Son Excellence Monsieur l’ambassadeur Isidro González Afonso, ainsi que de plusieurs ambassadeurs et représentants diplomatiques de différents pays.
Le spectacle a attiré un large public d’âges différents. Les gradins ont été presque archicombles. Certains portaient même des touches andalouses dans leurs tenues et leurs accessoires, en harmonie avec l’esprit de la soirée. Créé en 1994, d’abord sous le nom de Compañía Andaluza de Danza, le Ballet Flamenco de Andalucía est une véritable école de talents dont la vocation est de « préserver, développer et faire connaître le patrimoine du flamenco et de la danse andalouse, tout en encourageant la création contemporaine ». La troupe est soutenue par le gouvernement autonome d’Andalousie, dont le site officiel mentionne plus de 1 650 représentations sur les cinq continents, devant plus de 1,5 million de spectateurs.
Mise en scène par la danseuse, chorégraphe et directrice artistique multi récompensée Patricia Guerrero, cette représentation qui porte le goût de la musique andalouse, des récits et de la fête a enchanté le public tunisien, et ce, dès les premières notes de guitare. En tout, 15 danseurs et 5 musiciens ont été réunis pour une suite de tableaux, chacun puisant dans les traditions d’une région andalouse.
En effet, derrière le mot « flamenco », grammaticalement au singulier, il y a de multiples facettes et des univers distincts. Chaque numéro fait référence à un lieu, une tonalité, un style. Il n’y a pas d’histoire qui relie les danses, comme dans d’autres ballets plutôt narratifs. C’est un voyage au gré des rythmes et des mélodies, où la musique, les mouvements et l’esthétique transmettent différentes ambiances et émotions.
Le fil conducteur est donc une invitation à la découverte de cet art ancestral, en mettant en lumière sa richesse et son ouverture sur des esthétiques nouvelles. C’est aussi un hommage à l’Andalousie, berceau du flamenco, cette « terre bénite » dont l’identité s’est construite sur un brassage de cultures et de civilisations.
L’ouverture du spectacle « Tierra bendita » était d’emblée festive, réunissant les ingrédients incontournables du flamenco dans une mise en scène très dynamique : Costumes colorés, gestes souples et raffinés, chants, ainsi que la guitare et les castagnettes en instruments emblématiques. Le spectacle a été entamé sous une lumière tamisée, sans même un affichage sur l’écran géant. Une voix en off chantait Andalucía, avant que les danseuses ne fassent leur entrée sans musique.
Bustes droits et regards intenses, elles ont exécuté une chorégraphie particulièrement élaborée, rythmée par les frappes de pieds et les applaudissements. Les danseurs masculins les ont rejoints par la suite pour un tableau simulant une fête populaire dans un village andalou. Le public a suivi avec fascination les déplacements, les mouvements du tronc ainsi que la gestuelle ample et souple des mains et des bras.
La précision des mouvements de pieds, ou zapateado, a insufflé plus de rythme et d’élégance à la prestation et a été accompagnée par les applaudissements cadencés des spectateurs. Pour le deuxième tableau, un seul interprète a été d’abord sur scène pour un chant qui s’apparente à une plainte, avec une guitare pour seul accompagnement. Un changement de costumes et de cadre s’est fait sans entracte, simulant une ambiance d’auberge devenue peu à peu plus énergique avec deux voix au chant, Amparo Lagares et Manuel de Ginés.
Les castagnettes ont été au centre du numéro suivant avec un solo démonstratif de la virtuosité et la richesse expressive de cet instrument. Ses sonorités ont dialogué avec les frappes de pieds du musicien, avant que le chanteur et les danseurs ne retournent sur scène pour un tableau chorégraphique grandiose. L’expression « Tierra bendita » est revenue maintes fois dans cette performance où la danse s’est exécutée en solo, en binômes et en groupes.
Les numéros se sont enchaînés, et on ne pouvait s’empêcher de les suivre en applaudissant à leur rythme et en tapotant des pieds. Même la table de décor s’est transformée en instrument de percussion, ajoutant une touche plus dynamique à l’ambiance. L’un des tableaux a été particulièrement plus poétique.
La danseuse a récité avec exaltation la « Fiesta en la Gloria » de Manuel Benítez Carrasco. Ces vers, écrits en hommage au guitariste flamenco légendaire Ramón Montoya, décrivent les notes de la guitare comme langage quasi divin qui s’élève des montagnes andalouses jusqu’au ciel. « Il faisait déjà vibrer les cordes, et tout prenait vie. Sa main racontait une histoire, traversant la Sierra Morena, franchissant les gorges de Ronda. » Les pas de danses et les silences qui ont entrecoupé les vers ont créé une puissance expressive qui a captivé le public davantage.
Au fil des tableaux, les costumes étaient tantôt sobres, tantôt éclatants : du jaune, du rouge, mais aussi du beige et même du noir à la fin. Les guitares de Jesús Rodríguez et José Luis Medina ont occupé le devant de la scène dans une grande partie du spectacle. La lumière est demeurée discrète jusqu’au bout, centrant l’attention sur la musique, les mouvements et les chants. Ce n’était pas une représentation de flamenco folklorique typique, comme on s’y attendait.
Au-delà de la simple succession des numéros, le patrimoine andalou a été renouvelé sans trahir son essence. De longs applaudissements ont salué la troupe à la fin de cette représentation de plus d’une heure et demie. La forte affluence et cet enthousiasme manifeste du public confirment notre engouement pour la rencontre des cultures et le partage de traditions.
Contrairement aux idées reçues, on ne privilégie pas forcément ce qu’on connait d’avance, ce qui nous est parfaitement familier. Du nouveau, on en veut certainement ! Ce spectacle où la découverte culturelle s’est mêlée à l’ambiance festive souligne davantage la vocation du Festival international de Carthage qui mise sur l’ouverture sur des horizons nouveaux et la valorisation des différentes expressions artistiques.
Ceux qui ont raté cette soirée pourront trouver leur bonheur dans le spectacle des Ballets du monde qui aura lieu le 11 août prochain et réunit des troupes issues de nombreux pays.



