Eau minérale : Un produit de masse, non de niche
La récente tension sur l’approvisionnement en eau minérale a remis sous les projecteurs un secteur devenu incontournable dans les habitudes de consommation des Tunisiens. En pleine expansion, la filière est désormais appelée à concilier performance économique et durabilité, entre croissance soutenue, investissements industriels et impératif de préservation des ressources hydriques.
La Presse — Le marché de l’eau minérale connaît une pression particulière à chaque vague de chaleur. Ces dernières semaines, plusieurs consommateurs ont constaté un ralentissement de l’approvisionnement en eau minérale embouteillée dans les points de vente et les espaces commerciaux. Les stocks détenus ont été entièrement écoulés. Les responsables ont fait état d’une tension dans l’approvisionnement qui a causé un déséquilibre entre l’offre et la demande. Une situation due aux coupures répétées d’électricité qui ont un impact sur le rythme de production des unités industrielles, ayant entraîné des perturbations et endommagé certains équipements.
L’Organisation tunisienne d’orientation du consommateur (Otic) précise que ce ralentissement n’est qu’une crise temporaire due aux coupures d’électricité qu’ont subies plusieurs usines d’embouteillage, entraînant une baisse immédiate des quantités distribuées.
L’Office du thermalisme, de son côté, a rassuré les consommateurs, affirmant que les quantités nécessaires d’eau minérale sont disponibles, notamment après l’entrée en activité d’une nouvelle unité d’embouteillage, précisant que la capacité totale de production des 31 unités d’embouteillage s’élevait à 520 000 bouteilles par heure, tandis que les besoins des Tunisiens durant les périodes de forte consommation étaient estimés à 10 millions de litres par jour.
Même constat pour la Chambre des producteurs, qui prévoit un retour à la normale. Son président, Lassâad Mzah, reconnaît que le manque d’approvisionnement est conjoncturel. Et pour cause: la forte consommation en pleine canicule et les arrêts de production provoqués par les coupures d’électricité. Les responsables indiquent, par ailleurs, que des difficultés sont observées concernant les matières premières utilisées pour la fabrication des bouteilles en plastique. Ils reconnaissent, en effet, l’existence de perturbations relatives aux retards enregistrés dans les ports et les circuits maritimes, liés à la situation internationale, ayant attardé l’arrivée de certaines cargaisons.
Un marché béni
Le marché de l’eau en bouteille est en pleine croissance. Minérale, plate, gazeuse ; d’origine locale, le marché coule à flot. Un marché juteux et concentré. La dégradation de l’eau du robinet dans plusieurs régions et villes crée de facto un marché de consommateurs captifs.
L’eau minérale est devenue un produit de large consommation, porté par l’essor démographique, l’urbanisation et les habitudes de consommation estivales. Le marché est vaste et très concurrentiel, avec des dizaines de marques commercialisées, mais quelques grands acteurs concentrent l’essentiel des parts de marché. La production nationale est importante et le marché est estimé à plusieurs milliards de litres par an, ce qui confirme l’ancrage de l’eau minérale comme produit de masse et non de niche.
Plan directeur à l’horizon 2050
Le secteur des eaux conditionnées en Tunisie est en pleine expansion, porté par une forte demande intérieure, l’extension des unités de conditionnement et un marché en expansion lucrative pour les investisseurs.
Les principaux indicateurs du marché témoignent du poids de la filière. En 2024, la production annuelle a atteint près de 3 milliards de litres, soit une moyenne de 244 litres par habitant. L’industrie compte 31 unités d’embouteillage réparties dans 13 gouvernorats, toutes en activité en 2025, avec une capacité de production pouvant atteindre 520.000 bouteilles par heure.
Ce secteur génère près de 5.000 emplois directs et 15.000 emplois indirects. Selon le dernier rapport sur l’eau publié par le ministère de l’Agriculture, la production d’eau embouteillée en 2024 a atteint environ 1.688 millions de bouteilles, enregistrant une hausse de 3,7 % par rapport à l’année précédente. En termes de volume, cette production correspond à environ 2.700 millions de litres d’eau.
Par ailleurs, 4 nouvelles unités d’embouteillage ont été mises en place, dont deux à Kasserine, une à Zaghouan et une à Ben Arous. La production annuelle de ces unités est estimée à 404 millions de litres d’eau.
Le suivi par l’Office national du thermalisme relève que certaines unités d’embouteillage font face à des réductions de débit et des rabattements des nappes exploitées. Cette situation provoque des variations dans la qualité minérale de l’eau.
Ce marché projette une croissance de 2,6–3,1 milliards USD d’ici 2029, soit un taux annuel de +13–14 %.
Dans une démarche prospective visant à assurer la durabilité de cette ressource vitale, l’Onth poursuit la préparation d’un plan directeur national à l’horizon 2050, pour encadrer l’exploitation des eaux minérales. Ce plan vise à établir une gouvernance intelligente et durable des ressources, via la surveillance stricte de l’exploitation des nappes, la mise en place d’une traçabilité des eaux embouteillées, l’évaluation de l’empreinte hydrique et carbone des unités d’embouteillage, et l’engagement d’actions concrètes pour les réduire, outre le renforcement des mécanismes de contrôle au sein des ministères.
Des mesures pour soutenir l’investissement dans le secteur sont également envisagées, avec un allégement des procédures pour stimuler l’innovation et la compétitivité du secteur, une adaptation du cadre juridique pour autoriser, à titre dérogatoire, l’exploitation de nouvelles ressources en eau au-delà des nappes profondes.
Les efforts à engager devraient inclure également une régulation plus stricte de ce secteur, pour encadrer la croissance des investissements dans une perspective de durabilité des ressources, des mesures pour réduire l’embouteillage plastique (matériaux alternatifs, verre, plastiques recyclés).



