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De retour d’Indonésie (2) :Le retour de l’esprit de Bandung (Suite et fin)

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  • 8 août 2026
  • 8 min de lecture
De retour d’Indonésie (2) :Le retour de l’esprit de Bandung (Suite et fin)
M. Fadli Zon, le ministre de la Culture indonésien, au milieu de ses précieux livres et manuscrits. A gauche, M. Mohamed Trabelsi, ambassadeur de Tunisie en Indonésie. Au fond, le cinéaste Habib Mestiri a l’oeil alerte (photo de SBF)

Reportage et impressions de voyage de Soufiane BEN FARHAT

Le Cafe Batavia, situé à Kota Tua, la vieille ville de Jakarta, est l’un des monuments coloniaux donnant sur la place Taman Fatahillah. C’est le deuxième plus ancien de la place, après l’ancien hôtel de ville de Batavia, reconverti en musée d’histoire de Jakarta.

La Presse — Il se distingue par ses larges fenêtres à volets de la galerie en bois et son Grand Salon au premier étage. Érigé au début du XIXe siècle, dans les années 1830, son arcade située sous la galerie avait été fermée par une paroi vitrée, pour permettre la climatisation de l’intérieur. Le rez-de-chaussée comprend un bar, une scène pour les spectacles et un espace salon. Un escalier en teck de Java mène à l’étage supérieur. Le bar du Cafe Batavia, baptisé «Winston Churchill», avait été désigné comme le meilleur bar du monde par Newsweek International en 1996.

L’intérieur du Cafe Batavia est aménagé dans un style rappelant les Années folles. Des centaines de photographies d’époque représentant des célébrités et des membres de familles royales des années 1930 décorent la salle à manger principale et les escaliers. L’immeuble abritait également les bureaux de «Kongsi Tiga – Kantor Kapal Hadji», qui organisait les pèlerinages musulmans de Batavia vers le Moyen-Orient par bateau à vapeur.

Lianny Haryono trône seule au milieu d’une très vaste table rectangulaire. Une jeune serveuse s’incline avec élégance et lui baise la main avec déférence. Je l’interroge plus tard pour savoir si elle est d’origine noble. «C’est parce que je suis la propriétaire», répond-elle sans se départir de son large sourire qu’accentuent ses yeux bridés.

Lianny Haryono, propriétaire du mythique café Batavia, parmi ses centaines de photos

Si vous allez à Jakarta, ne manquez pas de faire le détour par le vieux quartier de Batavia, ses bâtisses et ses vastes rues d’une autre époque et son inévitable café-restaurant au style colonial.

Autre lieu, autre ambiance embaumée de l’invisible encens des souvenirs et de la nostalgie. Fadli Zon, ministre de la Culture indonésien, nous reçoit dans son département le 29 juillet. Il est particulièrement intéressé par notre projet de film sur Hatim Elmekki, l’inégalable peintre tunisien né à Jakarta en 1918 avant de rejoindre Tunis en 1924. J’en suis le scénariste tandis que mon insigne ami, le cinéaste Habib Mestiri en est le producteur exécutif et le metteur en scène. L’ambassadeur de Tunisie en Indonésie, M. Mohamed Trabelsi, est de la partie. Homme fin et discret mais particulièrement introduit à Jakarta et ailleurs, il nous a facilité la tâche. Il fait partie de la nouvelle génération de diplomates particulièrement actifs et entreprenants. Je l’affirme tout en sachant qu’il rechigne à de tels éloges. Mais les faits sont sacrés et le commentaire est libre.

Le courant passe avec le ministre et éminent historien, cultivant plusieurs talents et une multitude de facettes. Suivi de dizaines de personnes, il nous fait faire le tour du propriétaire. Le ministère de la Culture indonésien est un véritable musée atypique, où les livres et les manuscrits les plus précieux côtoient les masques vernaculaires les plus recherchés et des toiles d’une valeur inestimable. C’est à peine si les papiers administratifs y trouvent leur place. Fadli Zon caresse les recueils comme autant de bébés délicats, s’émerveille devant tel tableau, s’hypnotise en face de quelque masque de chaman aux vertus magiques.

Dans une vaste salle, il ausculte un très grand tableau mural lumineux. Des centaines de sites culturels et archéologiques y sont scrutés avec une précision d’orfèvre, traduisant à l’instant même le nombre de visiteurs, l’état des lieux, les flux de trésorerie, la billetterie, le gardiennage et que sais-je encore. Il suffit d’appuyer sur quelque commande pour que le big data s’exécute illico presto.

Du non-alignement au multi-alignement pragmatique

Fadli Zon m’offre son tout dernier livre, publié aux soins de sa propre maison d’édition Fadli Zon Library en avril 2026. Il s’agit d’un livre sur la fameuse conférence de Bandung tenue en Indonésie du 18 au 24 avril 1955. Livre unique et précieux, il contient 203 photos inédites rassemblées et minutieusement légendées au fil des ans par l’auteur-historien.

Et c’est là que nous abordons la question de ce que j’ai appelé le retour de l’esprit de Bandung.

Bandung, c’étaient les temps héroïques de l’Afrique-Asie, des mouvements de libération nationale et de la naissance du Mouvement des non-alignés, incarné par des figures proéminentes comme Soekarno, Zhou Enlai, Josip Broz Tito, Gamal Abdel Nasser, Jawaharlal Nehru et l’archevêque Makarios.

Membre du G20 et intégrée aux BRICS depuis janvier 2025, l’Indonésie s’impose aujourd’hui en pivot géopolitique mondial. Au cœur des routes maritimes stratégiques entre l’océan Indien et le Pacifique — notamment le détroit de Malacca —, l’archipel aux 288 millions d’habitants capitalise sur son poids économique (5 % de croissance annuelle) et ses ressources naturelles pour bâtir une autonomie stratégique affirmée.

Héritière du non-alignement converti en multi-alignement pragmatique, Jakarta dialogue à la fois avec Washington, Pékin, Moscou et Bruxelles. Elle est par ailleurs de plus en plus présente en marge et à la lisière des conflits au Moyen-Orient. En témoigne le partenariat de défense majeur conclu avec les États-Unis en avril, alors même que le pays modernise ses forces pour faire face aux tensions en mer de Chine méridionale, aux inégalités sociales et aux défis climatiques majeurs qui le menacent.

L’échange est instructif. Nous convenons de futures rencontres et de projets de longs-métrages à l’international. Sachant que je ne représente que ma modeste personne.

La veille de mon retour, j’ai visité la fameuse mosquée Istiqlal, la plus grande mosquée d’Asie du Sud-Est, située au cœur de la capitale indonésienne et fondée par le père fondateur de l’Indonésie moderne Ahmed Soekarno en 1961. Elle peut accueillir jusqu’à 250.000 personnes.

J’y ai arpenté le «Tunnel de l’amitié» long de près de 28 mètres, qui relie la grande mosquée Istiqlal à la cathédrale Sainte-Marie-de-l’Assomption. Lors de son voyage apostolique en Indonésie en septembre 2024, le pape François avait salué ce passage souterrain comme un puissant symbole de paix, de tolérance et de fraternité interreligieuse entre musulmans et chrétiens. Une allocution avait été prononcée à l’entrée du tunnel pour encourager le dialogue et la coexistence pacifique. J’y ai rencontré de nouveau le jeune et brillant étudiant indonésien Nata Sutisna, qui avait étudié à la mosquée Zitouna entre 2019 et 2024. Maîtrisant parfaitement l’arabe et le dialectal tunisien, ce jeune jovial est un fervent lecteur et pointilleux exégète d’Ibn Khaldoun et de Tahar Ben Achour. Il est toujours ébloui par la Tunisie où il a séjourné durant quatre années d’affilée sans interruption.

Le soir, je m’aventure dans les cafés-restaurants de Jakarta. Et je me perds dans mes contemplations muettes d’un monde simple. Là où les gens, à la moindre brise, s’assoient à même le sol, décemment il va sans dire, et improvisent de longues causeries autour de l’inévitable et savoureux café Luwak.

Déjà complexe en soi, le monde n’a pas besoin d’être davantage compliqué. Mais les gestes simples ramènent toujours aux vérités primordiales. Celles que le vécu cathodique et hyper-numérique n’a de cesse d’escamoter. Tout comme la vie post-moderne n’a de cesse de chasser et d’annihiler l’art. En Indonésie, pour celui qui a des yeux pour voir, il y a toujours d’incommensurables gisements d’humanité en offrande et de convivialité en partage.

S.B.F.

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La Presse

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