Une avalanche de couleurs, de rythmes et de mémoires a déferlé, le 11 août, sur les pierres millénaires de Carthage. Le temps d’une soirée, «Danses folkloriques du monde» a transformé la scène antique en un carrefour de cultures, faisant voyager le public d’un continent à l’autre au gré des danses, des costumes et des sonorités.

La Presse —Présenté sur le site web du Festival international de Carthage comme une rencontre de musiciens et d’ensembles de danse et de chant venus de différents horizons, offrant un voyage à travers les traditions et les patrimoines culturels de plusieurs pays, le spectacle « Danses Folkloriques du Monde », programmé le 11 août, n’a pourtant pas fait l’objet de davantage de précisions quant aux pays et aux troupes qui devaient y prendre part. Ce n’est que le 9 août, à travers une publication sur la page Facebook du festival, ainsi que le 8 août sur les pages de certaines ambassades des pays participants, que les visiteurs ont pu avoir un premier aperçu de quelques-unes des formations invitées.
Cette relative discrétion autour d’un spectacle, pourtant riche de promesses, interroge d’autant plus que ce type de rencontre possède une véritable portée artistique et culturelle. Au-delà de la succession de tableaux folkloriques, une telle soirée peut offrir au public l’occasion de découvrir des expressions musicales et chorégraphiques, des costumes, des gestes et des traditions qui racontent l’histoire et l’identité de différents peuples.
Si les rencontres internationales de folklore sont nombreuses à travers le monde, notamment dans les festivals spécialisés, la présence d’une soirée entièrement consacrée aux danses et traditions populaires de plusieurs pays est moins fréquente dans les grands rendez-vous pluridisciplinaires. Dans le cas de Carthage, «Danses Folkloriques du Monde» constitue ainsi une proposition singulière. Elle fait entrer sur la scène antique une autre forme de dialogue entre les cultures, à travers la musique, la danse et les costumes traditionnels.
Un public plutôt nombreux a tout de même répondu présent à cette soirée, qui a démarré avec douze minutes de retard. La veille, l’avenue Habib-Bourguiba, au cœur de la capitale, avait accueilli les différentes troupes folkloriques invitées. Une belle initiative qui a permis de faire descendre cette richesse culturelle dans la rue et de la rapprocher du public, offrant aux passants un avant-goût du spectacle et plus encore.
Une avalanche de couleurs, de rythmes et de mémoires a déferlé, le 11 août, sur les pierres millénaires de Carthage. Le temps d’une soirée, «Danses folkloriques du monde » a transformé la scène antique en un carrefour de cultures, faisant voyager le public d’un continent à l’autre au gré des danses, des costumes et des sonorités.
La Chine y a notamment fait résonner l’empreinte de son histoire à travers l’Opéra de Pékin, inscrit depuis 2010 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco. Très répandu en Chine, notamment à Beijing, Tianjin et Shanghai, cet art scénique ancestral mêle chant, récit, danse et arts martiaux, dans des mises en scène très codifiées où la musique et le rythme occupent une place centrale.

Sur la scène de Carthage, le public a pu découvrir, durant près de quinze minutes, un aperçu de cet art, dont l’interprétation repose sur un langage hautement symbolique et ritualisé. Les comédiens en suivant une gestuelle ritualisée— jusque dans les mouvements des mains, des yeux, du torse et des pieds— ont proposé une chorégraphie minutieusement réglée. S’ajoutent à cela des costumes flamboyants et un maquillage très marqué du visage, où couleurs, motifs et symboles contribuent à révéler la personnalité et le statut social des personnages.
La Tunisie était représentée par la Troupe nationale des arts populaires, qui a ponctué la soirée de trois tableaux chorégraphiques, mettant en valeur la diversité des danses, des rythmes et des costumes traditionnels tunisiens. Parmi les tenues présentées figuraient notamment le dengri et la malia, deux pièces emblématiques du patrimoine vestimentaire national. L’ensemble musical, présent sur scène, accompagnait les danseurs en direct, assurant le chant et les sonorités qui donnaient vie à ces tableaux.
Au programme également L’Akud «Mirko Srzentić», un ensemble universitaire de Podgorica, au Monténégro, fondé en 1965 à l’Université du Monténégro. À l’origine, ses membres étaient principalement des étudiants et les premières répétitions se tenaient dans le hall de la faculté d’électrotechnique. Au théatre romain de Carthage les jeunes danseurs et danseuses ont évolué dans un style à la fois gracieux et léger, où l’élégance des mouvements se mêlait à l’énergie des rythmes et à la richesse des costumes traditionnels. Une interprétation pensée pour la scène, sans pour autant se détourner des formes et de l’esprit des danses populaires monténégrines.
Le groupe de tambours japonais Wako–Rising Sun a fait vibrer les pierres antiques au son puissant des taiko ( «l’âme du Japon »), ces grands tambours traditionnels japonais. À la force des percussions se sont mêlées la danse et l’esthétique du kimono, portées par les mouvements gracieux de deux jeunes danseuses, également percussionnistes, qui ont insufflé à la performance une belle alliance de puissance rythmique et de délicatesse.
Le folklore égyptien était également de la partie, représenté par la troupe folklorique de l’Université américaine qui puise dans les traditions dansées des différentes régions du pays. Ses danseurs ont fait vivre cette diversité à travers des chorégraphies inspirées, notamment des traditions d’Alexandrie et du patrimoine soufi, dans un jeu de mouvements, de musiques et de costumes qui donne à voir les multiples visages de la culture populaire égyptienne.
La troupe a enchanté le public avec, notamment, un tableau de Tanoura, cette spectaculaire danse égyptienne de rotation, où les danseurs font virevolter leurs jupes multicolores au rythme de la musique, transformant le mouvement en un véritable tourbillon de couleurs.
Au rendez-vous également, la Ogygia Folk Group, une troupe folklorique maltaise, plus précisément liée à Gozo. Son nom, Ogygia, renvoie d’ailleurs à la tradition qui identifie l’île de Gozo à l’Ogygie d’Homère, l’île de la nymphe Calypso dans L’Odyssée. La troupe a fait revivre plusieurs fragments du patrimoine populaire de l’archipel, notamment à travers un tableau évoquant le monde des pêcheurs, où les hommes, munis de filets, semblaient reproduire les gestes d’un métier autrefois intimement lié à la vie insulaire. Les femmes, dans leurs costumes traditionnels, leur faisaient face dans une chorégraphie qui mêlait ainsi évocation du quotidien, musique et danse.
Un autre tableau, plus vif et collectif, a ensuite fait monter le rythme, entraînant l’ensemble des danseurs dans une prestation plus énergétique.

Tout droit venue de l’Inde, la formation de danse folklorique Rang Bahar originaire d’Ahmedabad, dans le Gujarat, a fait découvrir au public les couleurs et les rythmes du folklore gujarati, à travers des chorégraphies collectives où se mêlaient énergie, mouvement et costumes traditionnels. Une détonante escale dans ce voyage à travers les cultures populaires du monde, qui a apporté à la soirée les sonorités et la vitalité propres aux traditions du Gujarat.
On a adoré l’énergie de la Troupe nationale des arts populaires libyenne, une formation fondée en 1963 et rattachée aux institutions culturelles libyennes. Cette troupe a, elle aussi, choisi de raconter plutôt que de simplement danser. Dans l’un de ses tableaux, les danseurs mettaient en scène un conflit entre deux tribus autour d’un puits d’eau.
Leurs gestes traduisaient la montée de la tension et l’affrontement, avant que la chorégraphie ne conduise progressivement vers l’apaisement et la réconciliation. L’ensemble musical qui les accompagnait nous a régalés de rythmes familiers, proches par certains aspects de ceux de nos propres traditions, mais portés par des sonorités et des inflexions qui leur conféraient une couleur singulière.
La rencontre des deux formations maghrébines avait aussi le mérite de faire entendre les nuances derrière les évidentes proximités. Tunisie et Libye partagent une histoire, des influences et un goût commun pour les rythmes populaires, mais chacune possède sa propre couleur sonore, ses accents, ses pulsations et ses manières de faire danser le patrimoine. Les entendre se succéder sur une même scène nous a permis de mieux percevoir leurs singularités et de mesurer combien la proximité peut aussi révéler la diversité.
Même émotion du côté de nos voisins algériens, qui ont fait vibrer la scène antique sur une musique préenregistrée, portée par des arrangements plus actuels.
La séquence musicale a ensuite laissé place à une magnifique représentation chorégraphiée, où de jeunes danseuses, parées de leurs costumes traditionnels, ont mis à l’honneur la richesse et les couleurs du patrimoine kabyle
Le Maroc était représenté par la Tizwit International Youth Group, venue de Kalaat M’Gouna, dans la région de Tinghir. La troupe a fait découvrir au public l’Ahidous n’M’Goun, parfois présenté comme la « danse des abeilles », qui se caractérise par une formation collective où hommes et femmes évoluent ensemble au rythme des tambourins joués sur place, suivant les indications d’un meneur et exécutant des mouvements coordonnés.

La danse évoque notamment le rapport à la nature et à la vie communautaire. Les femmes de la troupe portaient des coiffes en laine très colorées et différents bijoux et ornements artisanaux qui renvoient au patrimoine de la région de M’Goun.
« Danses Folkloriques du Monde » était une belle traversée des cultures, qui aurait toutefois gagné à dépasser l’effet de succession de tableaux. Entre deux tableaux, un fil conducteur aurait été bienvenu sous forme d’un conteur, d’une voix, quelques repères historiques ou culturels pour présenter les formations et raconter ce que portent ces danses, ces costumes et ces musiques. Car voir est une chose, comprendre en est une autre. En donnant à chaque prestation son contexte et son histoire, le spectacle aurait pu transformer le défilé des cultures en véritable récit, et faire de cette soirée un voyage aussi instructif qu’enchanteur.
Quoi de mieux pour clôturer cette soirée que de voir toutes les troupes, danseurs et danseuses réunis sur scène pour un salut collectif, offrant une dernière image de cette rencontre des cultures. Sur les rythmes de «Sidi Mansour», chanson interprétée en direct par la formation musicale de la Troupe nationale des arts populaires tunisienne, les artistes ont salué le public dans une belle célébration de la diversité et du partage.



