Pour une Beït al-Hikma en prise avec son temps : Manifeste pour une souveraineté culturelle à l’ère multipolaire et numérique
L’émergence de nouvelles perceptions du monde, incarnées notamment par la cosmogonie chinoise et sa vision d’un développement partagé, fondé sur l’échange et l’harmonie plutôt que sur l’hégémonie, offre à la Tunisie l’opportunité de réinventer ses alliances intellectuelles. Pour le citoyen tunisien, soucieux de s’affranchir des tutelles post-coloniales, Beït Al-Hikma doit devenir le moteur de cette souveraineté culturelle retrouvée.
L’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït Al-Hikma, ne peut plus demeurer une tribune contemplative déconnectée du présent. Fidèle à sa vocation originelle, l’institution est un haut lieu de culture et de savoir. Or, la culture n’est pas un conservatoire figé: elle est le terrain où s’élabore la conscience nationale et l’espace par excellence de décolonisation des esprits.
Aujourd’hui, le monde traverse une métamorphose historique : l’effondrement de l’ordre monopolaire met à nu les limites et la violence du suprémacisme culturel occidental. Face à cela, l’émergence de nouvelles perceptions du monde, incarnées notamment par la cosmogonie chinoise et sa vision d’un développement partagé, fondé sur l’échange et l’harmonie plutôt que sur l’hégémonie, offre à la Tunisie l’opportunité de réinventer ses alliances intellectuelles. Pour le citoyen tunisien, soucieux de s’affranchir des tutelles post-coloniales, Beït Al-Hikma doit devenir le moteur de cette souveraineté culturelle retrouvée.
Par ailleurs, l’humanité franchit un cap anthropologique avec le développement vertigineux de l’intelligence artificielle. Ignorer cette transformation équivaudrait à renoncer à notre indépendance cognitive. C’est pourquoi la création d’un Département de l’Intelligence Artificielle et des Humanités Numériques au sein de Beït Al-Hikma est aujourd’hui une urgence stratégique et incontournable.
Il urge donc de proposer une réorientation audacieuse mais mesurée, pour réancrer l’institution dans ses objectifs fondateurs, dans son époque et anticiper les mutations mondiales.
Regards croisés : la dynamique culturelle des grandes institutions
Cette nécessité de réorientation prend tout son sens lorsqu’on observe l’évolution d’autres grandes institutions culturelles et intellectuelles. À l’échelle internationale, les grandes institutions s’adaptent à cette nouvelle géopolitique du savoir et aux technologies émergentes. Alors que le modèle actuel de Beït Al-Hikma reste perçu comme traditionnel et distant des enjeux contemporains, d’autres structures ouvrent la voie telles que : La Bibliotheca Alexandrina (Égypte) combine la préservation du patrimoine et la prospective culturelle.
Elle a su intégrer très tôt les technologies de pointe et le numérique, pour devenir un carrefour culturel majeur du Sud global. L’Académie chinoise des sciences sociales (CASS) promeut une approche des savoirs fondée sur le dialogue des civilisations, le respect des spécificités culturelles et le rejet de l’universalisme économique, tout en investissant massivement les enjeux de l’IA appliquée aux sciences humaines. Et l’Akademie der Künste (Allemagne) conçoit la culture comme un espace d’examen critique de la société, organisant des débats sur l’impact de l’IA dans la création artistique et l’éthique de la connaissance.
Programme culturel stratégique
Ces expériences internationales montrent ainsi qu’une institution de savoir peut préserver son héritage tout en se projetant dans les mutations de son époque. C’est dans cette perspective que s’inscrit le programme proposé pour Beït Al-Hikma, articulé autour de trois horizons : l’ancrage dans la conjoncture et l’urgence numérique, La création du Département de l’IA et des Humanités Numériques permettrait de structurer une entité dédiée à l’étude de l’impact de l’IA sur la langue arabe, la création artistique, la traduction automatique et la préservation du patrimoine immatériel.
Des cycles de débats sur la multipolarité et la décolonisation de la pensée pourraient également être organisés à travers des colloques internationaux interrogeant la fin de l’hégémonie culturelle occidentale, en mettant en dialogue les pensées arabes, africaines et asiatiques, notamment la philosophie chinoise du partage et l’Ubuntu africain. La création d’un observatoire de la souveraineté numérique permettrait enfin de lancer des travaux sur les biais algorithmiques et le risque de néocolonialiseme cognitif véhiculé par les IA génératives étrangères.
La reconstitution des magistères de la pensée
À plus long terme, cette première dynamique devra s’accompagner d’une véritable reconstruction des outils de production, de circulation et de transmission du savoir.
Un programme national d’IA linguistique et culturelle pourrait être développé, en partenariat avec les universitaires et chercheurs tunisiens, afin de mettre au point des modèles de traitement du langage naturel adaptés à la langue arabe et à ses nuances culturelles, pour garantir notre présence dans le paysage numérique mondial.
La traduction et la réappropriation des savoirs du Sud permettraient de relancer la tradition historique de Beït Al-Hikma en traduisant les grandes œuvres de la pensée contemporaine non-occidentale — Chine, Inde, Amérique latine, Afrique — en coordination avec les institutions de traduction, avec le souci majeur de diffuser la pensée tunisienne à l’international.
Des résidences de création «Arts, Philosophie et Algorithmes» pourraient accueillir à Carthage des penseurs, poètes et artistes travaillant sur les frontières entre la création humaine, l’éthique et les technologies émergentes.
Beit-Al-Hikma devra également exploiter sa présence sur le territoire de Carthage, pour rayonner de mille feux et faire connaître la civilisation carthaginoise et tous ses aspects civilisationnels uniques tel que la démocratie, le statut de la femme, le pourpre impérial, l’art culinaire fondé sur le sucré-salé, le savoir agronomique encyclopédique de Magon, l’art militaire d’Hannibal et sa vision fédérale de tous les pays des rives méditerranéennes, etc.
Le rayonnement régional et global
L’ensemble de ces actions doit enfin permettre à Beït Al-Hikma de dépasser le cadre national pour s’inscrire dans une véritable stratégie de rayonnement régional et international.
Carthage, chef de file de la culture et de l’éthique numérique du Sud global, pourrait ainsi imposer Beït Al-Hikma comme un pôle intellectuel de référence, capable de porter une voix culturelle alternative, équitable et technologiquement souveraine face aux blocs mondiaux.
Garant de l’indépendance cognitive et artistique, Beït Al-Hikma pourrait offrir à la Tunisie des grilles de lecture autonomes du monde, prémunies contre le suprémacisme culturel et fondées sur la coconstruction du savoir à l’ère de l’intelligence artificielle.
Beït Al-Hikma possède le prestige et les ressources symboliques nécessaires pour mener cette transformation. En articulant la richesse de son héritage, l’ouverture à un monde multipolaire plus juste et la maîtrise des technologies du futur, la nouvelle direction a l’opportunité historique d’inscrire l’Académie au cœur des batailles intellectuelles du XXIe siècle.



