Cash : plus de 30 milliards de dinars en circulation, un record qui interroge
Le montant des billets et pièces en circulation en Tunisie a franchi pour la première fois le seuil des 30 milliards de dinars, atteignant 30,040 milliards de dinars au 21 août 2026, selon les dernières données de la Banque centrale de Tunisie (BCT), publiées lundi 24 août.
Le niveau enregistré vendredi 21 août représente une hausse de 44 millions de dinars en une journée, puisque la circulation fiduciaire s’établissait à 29,996 milliards de dinars la veille. Sur un an, la progression est encore plus significative : le montant des billets et pièces en circulation était de 25,902 milliards de dinars au 21 août 2025, soit une augmentation de 4,138 milliards de dinars, équivalant à près de 16 %.
Ce nouveau record intervient alors que la demande de liquidités est traditionnellement plus importante durant la période estivale, notamment avec les dépenses liées aux vacances, aux soldes et aux préparatifs de la rentrée scolaire. La Banque centrale prend également en compte, dans l’évolution de la circulation fiduciaire, les effets des périodes de forte consommation ainsi que les changements réglementaires touchant certains moyens de paiement.
Un phénomène conjoncturel ou un problème plus profond ?
La progression du cash fait toutefois l’objet d’interprétations différentes parmi les économistes.
Intervenant mardi sur Diwan FM, l’économiste Jameleddine Ouaididi a estimé que le franchissement du seuil des 30 milliards de dinars était prévisible, notamment dans le contexte de la baisse des transactions par chèque consécutive à la réforme de la législation relative aux chèques.
Selon lui, l’augmentation du recours aux espèces pourrait néanmoins réduire l’épargne disponible auprès des établissements financiers et, par conséquent, affecter la capacité des banques à accorder des crédits et à financer les entreprises et les particuliers.
Jameleddine Ouaididi considère cependant que la hausse actuelle de la circulation fiduciaire demeure conjoncturelle et ne constitue pas, à ce stade, un problème structurel. Il appelle parallèlement à une restructuration de l’économie, à une rationalisation des importations et à une stimulation de la production.
Une lecture sensiblement différente est avancée par l’économiste Aram Belhaj. Dans une note publiée sur sa page Facebook, il considère que le niveau atteint par la circulation du cash dépasse les seuls effets saisonniers et conjoncturels et constitue, selon lui, le symptôme d’un déséquilibre structurel.
Economie parallèle et confiance dans le système bancaire
Aram Belhaj identifie trois facteurs qui contribueraient, selon son analyse, à la progression du recours aux espèces : l’expansion de l’économie parallèle, la persistance d’une crise de confiance à l’égard du système bancaire et les insuffisances du système de paiement numérique pour répondre aux besoins d’une large partie de la population.
L’économiste met également en avant les conséquences potentielles de cette situation sur l’efficacité de la politique monétaire, les recettes fiscales et les conditions de concurrence entre les entreprises opérant dans le secteur formel et celles évoluant dans l’économie parallèle.
Il préconise notamment une accélération de la numérisation des paiements de l’Etat, l’instauration d’un plafond pour certaines transactions en espèces et une réforme fiscale destinée à rendre l’intégration dans l’économie formelle plus attractive.
Le recul des chèques change les habitudes de paiement
La progression du cash intervient parallèlement à une évolution des moyens de paiement en Tunisie. Au premier semestre 2026, le nombre de chèques traités a atteint 3,6 millions, pour une valeur totale de 24,146 milliards de dinars, en baisse respectivement de 10,7 % en nombre et de 12,5 % en valeur sur un an, selon les données reprises à partir des statistiques de la BCT.
Cette évolution intervient dans le contexte de l’entrée en vigueur de la réforme du système des chèques, qui a modifié les conditions et les modalités de leur utilisation. Une partie des transactions auparavant effectuées par chèque peut ainsi être reportée vers d’autres moyens de paiement, dont les espèces.
Dans le même temps, les paiements électroniques et de proximité poursuivent leur développement. Au premier semestre 2026, les paiements représentaient 42 % du nombre des transactions électroniques, contre 58 % pour les retraits d’espèces, selon les données citées dans les statistiques disponibles.
Un indicateur à suivre au-delà du seul record
Le franchissement des 30 milliards de dinars constitue ainsi un indicateur important de l’évolution des habitudes de paiement et de la circulation des liquidités dans l’économie tunisienne. Mais le seul niveau de la circulation fiduciaire ne permet pas, à lui seul, de conclure à une aggravation structurelle de l’économie informelle ou à une perte d’efficacité de la politique monétaire.
L’enjeu réside notamment dans l’évolution de cet agrégat sur plusieurs mois, son rapport avec les dépôts bancaires, le crédit, les paiements électroniques et les autres composantes de la masse monétaire.
Le débat est donc moins celui d’un simple record de cash que celui de la capacité de l’économie tunisienne à transformer les liquidités disponibles en épargne bancaire, en financement de l’investissement et en transactions formelles.
R.I



