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Tribune – Il y a 65 ans, la guerre de Bizerte La bataille de l’évacuation (1ère partie)

  • 27 août 2026
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Tribune – Il y a 65 ans, la guerre de Bizerte La bataille de l’évacuation (1ère partie)

La guerre de Bizerte, la bataille de Bizerte ou la crise de Bizerte est un conflit diplomatique et militaire qui opposa, durant l’été 1961, la Tunisie indépendante depuis le 20 mars 1956 et la France. Il se joue autour du sort de la base navale de Bizerte, restée en mains françaises, et de sa rétrocession à la Tunisie. Après des tensions diplomatiques nées en mai, lors du démarrage des travaux d’extension de la piste de la base sans autorisation des autorités tunisiennes, les tensions arrivent à leur paroxysme et tournent à l’affrontement militaire lors des journées du 19 au 22 juillet. Bien que les forces en présence soient disproportionnées, la ville ne tomba pas, grâce à la tactique utilisée par les jeunes officiers qui, n’ayant à peine que cinq ans de service mais nantis d’une bonne formation professionnelle et convaincus de leurs droits, ont tenu, portés par leur courage, leur détermination et leur esprit de sacrifice.

Mais avant d’en arriver là, quels étaient, dans les années soixante du siècle dernier, les évènements majeurs qui ont marqué le monde et retenu l’attention de l’opinion internationale ?

D’abord, la guerre froide entre les deux blocs, les pays occidentaux menés par les USA et l’ex-bloc de l’Est conduit par l’ex-URSS, l’Union Soviétique, était à son comble.

Avant la proclamation de l’autonomie de la Tunisie, les moujahidines algériens, qui avaient commencé leur révolution armée le 1er novembre 1954, étaient confinés dans leurs djebels et avaient beaucoup de difficultés à recevoir armes et équipements de l’étranger, leurs frontières est et ouest étant fortement bouclées par l’armée française.

Plusieurs tentatives de débarquement de petits matériels sur les côtes algériennes s’étaient souvent soldées par des échecs. La Tunisie, gouvernement et peuple, a fourni à l’ALN (l’Armée de Libération Nationale) le gîte, l’assistance et la liberté de manœuvre nécessaires, lui permettant de s’organiser, de se préparer, de s’équiper et de s’entraîner, en toute sécurité, pour continuer le combat dans les meilleures conditions. L’ALN était implantée en Tunisie, essentiellement, dans les régions montagneuses et forestières, dans une trentaine de camps qui parsemaient, le long des frontières, les gouvernorats de Jendouba, du Kef et de Kasserine. Armes, munitions et équipements militaires commençaient à être introduits par nos frontières sud. Officiellement destinés à notre armée, transportés par nos véhicules militaires, ils étaient transbordés de nuit et emmenés jusqu’aux bases de l’ALN implantées le long de la frontière. Avec trois bases logistiques à Tunis, au Kef et à Tajerouine, un hôpital de campagne au site archéologique de Chemtou, une École des cadres à la ferme Beni près de Mèllegue non loin du Kef, et le poste de commandement à Ghardimaou, son organisation et ses capacités opérationnelles se sont nettement améliorées depuis la désignation, en 1958-1959, du Colonel Haouari Boumedienne à la tête de l’État-Major de l’armée des frontières, en remplacement du Colonel Mohamedi Saïd (Colonel Nasser, de son nom de guerre).

Le Colonel Boumedienne a eu l’intelligence d’utiliser une pléiade d’officiers algériens, capitaines pour la plupart, qui servaient dans l’armée française et qui ont déserté, en 1958, depuis la France et l’Allemagne, pour se mettre à la disposition de la révolution algérienne. Ces brillants officiers, dont les capitaines Mohamed Zerguini, Abdelkader Chabbou, Bouthella, Abdelmoumen, Sliman Hoffman et Ben Chérif entre autres, ont été, dès leur arrivée, l’objet de suspicion et de réserve de la part du FLN et n’avaient pas été désignés dans des fonctions dignes de leur grade et de leur expérience. Ils ont été rejoints, quelques mois plus tard, en utilisant des passeports tunisiens, par une douzaine de jeunes lieutenants algériens qui étaient nos camarades de promotion à Saint-Cyr et qui servaient à titre français, dont feu Abdelmajid Lellahom, Khelil, Bou Zada, Aggoun, etc. Nous les avons retrouvés, ceux-ci et ceux-là, à la frontière tuniso-algérienne, et nous avons été témoins de leurs grandes qualités opérationnelles, de leur patriotisme et de leur sens développé du sacrifice. Certains d’entre eux sont morts au Champ d’Honneur, mais la plupart ont assumé, à l’indépendance, d’importantes responsabilités nationales.

C’est dans cet environnement géostratégique qu’éclata la guerre de Bizerte. Certains diront, plus tard et à tort, que Bourguiba cherchait à faire cette guerre, tout en étant sûr de son issue militaire négative, et ce uniquement pour se refaire une virginité par rapport à l’Orient arabe et surtout à son grand rival politique, le président Nasser, qui considérait Bourguiba comme acquis à l’Occident et, par conséquent, anti-arabe. Ce qui était absolument faux.

Il y a lieu de préciser que le rapport des forces en présence était disproportionné entre les deux antagonistes. L’armée française, implantée dans la base de Bizerte, disposait d’effectifs importants et était dotée d’avions de combat, d’hélicoptères, d’unités de chars, d’artillerie classique et anti-aérienne, d’unités navales et d’une infrastructure conséquente. L’armée tunisienne ne disposait dans la région que de très peu d’unités, ainsi que de quelques groupes de gardes nationaux.

Cependant, le 19 juillet à 14 h, la radio tunisienne diffuse un communiqué du gouvernement tunisien interdisant aux aéronefs militaires français le survol de la région de Bizerte et ordonnant aux forces tunisiennes d’ouvrir le feu sur tout avion français survolant nos positions. Cela a été fait dans le but d’empêcher toute possibilité de renforcement de la base de Bizerte par des éléments venant de l’extérieur et surtout d’Algérie.

Faut-il rappeler que, quelques jours plus tôt, une section de mortiers de 81 mm commandée par notre camarade de promotion feu le Général Saïd El Kateb, alors lieutenant, a pris, très discrètement, position à la gare de Sidi Ahmed, à la lisière de la base aérienne française. Elle a eu tout le temps nécessaire pour se préparer, très discrètement, à cette mission très particulière : bombarder par ses mortiers, de nuit et sur ordre du Commandement, la base de Sidi Ahmed. L’ordre d’exécution lui est parvenu l’après-midi du 19 juillet et l’horaire d’attaque a été laissé à son initiative, mais de nuit. En effet, ses tirs, effectués tard dans la nuit du 19 au 20 juillet, occasionneront des dégâts importants non seulement aux installations de Sidi Ahmed et d’El Kharrouba, mais aussi en incendiant un avion Nord-Atlas et en endommageant plusieurs avions de liaison stationnés sur la base. Notre commando a été pris à partie, d’abord par des tirs de contre-batterie puis, au petit matin du 20 juillet, par l’aviation, utilisant roquettes et canons. Il a fallu l’intervention des avions Corsaire, avec des bombes de cinq cents livres lâchées à près de cinq cents mètres de leurs propres paras, pour arriver à déloger notre vaillante unité.

En fin d’après-midi, un groupe d’avions Nord-Atlas français largue sur la base deux compagnies de parachutistes venant d’Algérie. Ils ont été aussitôt pris à partie par nos mitrailleuses. Notre camarade le lieutenant Ismaiel Bey est allé, avec sa compagnie, renforcer le barrage de la Pêcherie, non loin de la base navale.

L’armée française a riposté par des tirs de contre-batterie sur nos différentes positions, occasionnant, entre autres, une rupture de nos liaisons radio, ce qui gênera beaucoup la coordination de nos opérations. Des avions et des hélicoptères ont effectué d’intenses survols de nos unités.

Le soir même, des éléments du génie tunisien ont mis en place des câbles en travers du canal, et des canons ainsi que des armes automatiques ont été positionnés sur les berges du canal, dans l’intention d’entraver les mouvements des unités navales ennemies.

Au cours des premières heures de la journée du 20 juillet, à Menzel Bourguiba et vers la porte de Tunis, un échange nourri de rafales d’armes automatiques eut lieu avec les éléments d’infanterie. Au même moment, la porte de l’Arsenal, ou porte de Bizerte, est attaquée à coups de grenades incendiaires et de charges explosives par nos hommes. Ceux-ci essayaient de la détruire pour pénétrer dans l’arsenal, provoquant, vers 5 h du matin, une riposte généralisée.

Très tôt le matin, vers 5 h, le lieutenant Taieb Ben Aleya, positionné au carrefour de Teskraya et chargé de guider la batterie d’artillerie de 105 mm venant de Medjez El Bab et devant se rendre à Bizerte, fut la cible d’un bombardement aérien intense, qui détruisit sa jeep. L’officier a été porté disparu. C’est le deuxième martyr de la promotion, mort au Champ d’Honneur. La batterie, revenant d’une manœuvre organisée à notre frontière ouest et n’ayant pas été informée de la réelle situation qui prévalait ni de la bataille qui faisait rage, passa normalement devant la base de Sidi Ahmed. Elle a été prise à partie, à la fois par les armes de défense de la base et par les avions Corsaire, Mistral et Aquilon, qui lui causèrent énormément de pertes. Son commandant, feu le Colonel Béchir Ben Aissa, alors lieutenant, rejoignit le PC de l’État-Major tactique à la caserne Japy, devenue caserne Ouali, avec très peu d’hommes.

Au lever du jour, toutes nos positions étaient attaquées par l’aviation, et la compagnie positionnée près de la Pêcherie a été disloquée. Nos tirs anti-aériens, de faible intensité du fait de nos moyens limités, n’ont pas été très efficaces. Compte tenu de tout cela, l’ordre de resserrement du dispositif vers la médina a été donné.

Nos éléments, ceux commandés par le Lieutenant Saïd El Kateb qui, attaqué par l’aviation, a été obligé de changer de position, et ceux du Lieutenant Taoufik El Jemai, ont opposé une vive résistance aux éléments d’infanterie et de la marine chargés de la défense d’El Kharrouba. Ceux-ci, appuyés d’automitrailleuses, ont quitté leur position pour se diriger vers Tindja, mais ont été contraints d’arrêter leur progression.

Les unités commandées par les Lieutenants Tahar Ben Tanfous et Mohamed Benzerti, positionnées au Djebel Rhara, harcelées par l’artillerie de marine ennemie, ont reçu l’ordre de se replier sur la ville de Bizerte.

Nos vaillants soldats, qui tenaient la position stratégique du marabout de Sidi Zid, surplombant la grande piste de Sidi Ahmed et assez bien protégés par leurs tranchées en zigzag, feront preuve d’un très grand courage. Ils se battront comme des lions face aux paras, qui ne prendront la position qu’après un corps-à-corps meurtrier.

L’État-Major tactique, installé à la caserne Japy à Bizerte et composé du Lieutenant-Colonel Ali Kortas (commandant le 5e bataillon), du Commandant Mohamed Salah Mokaddem (chef d’État-Major tactique), du Commandant Bechir Hamza (commandant le détachement du Génie), du Commandant Mohamed Bejaoui (commandant l’artillerie), du Lieutenant Abdelhamid Escheikh (officier Opérations), du Lieutenant Salah Bouhelal (officier Logistique), du Sous-Lieutenant Meftah (officier Génie) et du Sous-Lieutenant Hedi Ouali (officier Transmissions), ayant appris que les troupes françaises avaient forcé les barrages et poursuivi jusqu’à son terme l’opération destinée à dégager la base de Sidi Ahmed, a dû se replier sur Zhana. Il s’était rendu auparavant chez le Gouverneur. C’est alors que le gouvernement tunisien, ne souhaitant pas que des officiers supérieurs soient faits prisonniers, leur ordonna, ainsi qu’au Gouverneur, de quitter Bizerte et de se replier sur Tunis.

C’est alors que nos camarades de promotion, la 1re promotion d’officiers de l’indépendance, ainsi que quelques autres officiers présents, ne voulant pas céder à la panique et dans le but de défendre l’honneur de l’Armée et celui du pays, se sont réunis à la caserne Japy où, après évaluation de la situation, ils décidèrent de continuer le combat coûte que coûte. Ils avaient constitué un État-Major provisoire comprenant les Lieutenants Noureddine Boujellebia, Hamida Ferchichi, Abdelhamid Escheikh, Bechir Ben Aissa, Salah Bouhelel, Abbes Atallah et le Sous-Lieutenant Hedi Ouali. D’autres camarades et officiers commandants d’unité ont assisté à cette réunion, dont les lieutenants Ammar Kheriji, Mohamed Benzerti, Abdelhamid Lajoued, Tahar Ben Tanfous, les Sous-Lieutenants Abderrahman Chihi, Boualem, Salem, Aziz Tej et Naji.

Au large et à vue d’œil se trouvaient les croiseurs Colbert, De Grasse, l’Arromanches et plusieurs escorteurs d’escadre.

A suivre…

B.B.K.

(*) Ancien sous-chef d’état-major de l’Armée de terre et ancien gouverneur)
Auteur

le Colonel Boubaker BENKRAIEM

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