L’évaluation scientifique des impacts environnementaux et la sanctuarisation de la souveraineté alimentaire de la Tunisie sont au cœur des préoccupations de l’Institut national agronomique de Tunisie. En effet, l’INAT vient d’officialiser ce jeudi 27 août 2026 le lancement opérationnel du programme ISIPHUR.
Il s’agit d’un programme de coopération scientifique avec la Sicile axé sur la préservation des sols méditerranéens. Sous forme d’une plateforme d’ingénierie collaborative dédiée à la sensibilisation, à la veille technologique et à la modélisation des risques de désertification, ce projet s’appuie sur la télédétection spatiale et l’intelligence artificielle afin de cartographier la dégradation des ressources arables et, par ricochet, adapter l’ingénierie agricole pour maintenir les populations rurales au sein de leurs exploitations.
Il est de prime abord à noter que le projet ISIPHUR, déployé en partenariat étroit avec les structures académiques et territoriales de la région de Sicile, est un projet scientifique qui cible spécifiquement la vulnérabilité des sols et des systèmes céréaliers de la rive méditerranéenne menacés de déstructuration pédologique et d’érosion mécanique. Cette initiative d’urgence vise justement à concevoir des instruments d’aide à la décision pour prémunir les périmètres agraires contre la baisse de productivité et stabiliser les structures paysannes face aux mutations climatiques du siècle.
Dans ce cadre institutionnel, Zeineb Kassouk, enseignante-chercheuse et coordinatrice technique au sein de l’établissement tunisien l’INAT, a démontré que l’intégration de la télédétection spatiale, de l’imagerie satellite de dernière génération et des données géographiques constitue un arsenal indispensable pour endiguer l’avancée du désert. Pour l’école agronomique de Tunis, l’utilité des algorithmes prédictifs réside dans leur capacité à identifier les zones de vulnérabilité précoce avant l’apparition des premiers critères d’effondrement. « Cette ingénierie de la prévention s’appuie sur le croisement de bases de données physiques complexes et de prélèvements biogéochimiques sur le terrain, permettant d’auditer la dégradation organique et la perte de biomasse des sols agricoles du nord et du centre du pays avant que le seuil de non-retour ne soit franchi, évitant ainsi aux plaines céréalières de subir le scénario d’altération majeure déjà enregistré dans certaines portions de la région de Kairouan », a expliqué la spécialiste.
Elle a précisé que le diagnostic spatial développé par les équipes universitaires met justement en évidence une corrélation directe entre les fluctuations climatiques extrêmes et la surexploitation anthropique des écosystèmes fragiles. « L’examen comparatif des relevés cartographiques montre que le tissu forestier national subit une forte contraction sous l’effet combiné de sécheresses pluriannuelles et de stratégies de défrichement clandestines destinées à étendre de manière anarchique la culture céréalière ou les plantations arboricoles extensives », a-t-elle laissé entendre. L’universitaire a également expliqué que les modélisations appliquées à l’intérieur des terres, notamment à Kairouan, révèlent des altérations pédologiques majeures survenues depuis les années 1970 et 1980. Une régression confirmée sur le terrain par les mémoires orales des exploitants agricoles locaux. A ce titre, elle explique que l’introduction de méthodes d’arrosage inadaptées et le labourage des versants montagneux en pente sont en cause du lessivage systématique de la couche arable lors des rares épisodes de pluies torrentielles, ce qui accélère la désertification de terroirs autrefois hautement productifs.
« La vulnérabilité macroéconomique de la Tunisie face à ce fléau environnemental exige une réponse politique hautement coordonnée », indique-t-elle en ajoutant que le pays figure parmi les zones les plus exposées de la rive sud de la Méditerranée avec près de 80 % de son domaine territorial national caractérisé par des indices d’aridité sévères. Face à cette urgence nationale, l’universitaire préconise le déploiement sur un calendrier de 2 ans d’un système d’information centralisé capable de traduire la donnée brute en indicateurs d’aide à la décision opérationnelle. « Cette feuille de route requiert une interconnexion technique immédiate entre le ministère de l’Agriculture, le ministère de l’Environnement, le ministère des Finances et le ministère des Technologies de la communication, ce dernier devant garantir la mise à niveau des infrastructures de télécommunication à haut débit pour le transfert en temps réel des alertes de stress hydrique vers les directions régionales de développement », note-t-elle.
La viabilité à long terme de ce plan de sauvegarde, nuance-t-elle, reste néanmoins tributaire de la réintégration des communautés paysannes au cœur des processus décisionnels. L’experte rappelle que la technologie doit être appréhendée comme un simple levier opérationnel et non comme une finalité en soi, sa valeur résidant dans sa capacité à maintenir les populations rurales au sein de leurs exploitations d’origine en leur garantissant des conditions de vie dignes. « Pour enrayer l’exode rural provoqué par la perte de productivité des sols, l’État doit subventionner l’introduction de semences résilientes, vulgariser des techniques de culture de conservation et accompagner financièrement la réhabilitation des techniques traditionnelles de gestion durable. C’est uniquement à travers cette alliance entre l’innovation universitaire transfrontalière et le savoir-faire empirique des agriculteurs que la Tunisie pourra honorer ses engagements internationaux et prémunir son patrimoine foncier contre les dynamiques d’effondrement environnemental qui menacent les générations futures », conclut-elle.



