Un jour viendra-t-il où une machine montera les marches de l’Académie Goncourt ? Où un modèle de langage, poli et sans visage, recevra l’appel de Stockholm pour le Nobel de littérature ?
La question, il y a peu, aurait fait sourire. Elle ne fait plus sourire personne. Pendant que les écrivains cherchent leurs mots, des entreprises technologiques dévorent les leurs, par millions, par tonnes. L’heure de l’inquiétude a sonné. Pour entraîner leurs modèles, certaines entreprises n’hésitent plus à acheter des livres imprimés en très grand nombre, à les numériser, puis à les détruire. Anthropic a mené une opération de cette nature, touchant jusqu’à des éditions rares ou épuisées, que nulle réimpression ne remplacera. La pratique est légale. Elle est vécue, par de nombreux auteurs et bibliophiles, comme un pillage silencieux du patrimoine écrit, un contournement des droits de ceux qui ont posé, un jour, phrase après phrase, un livre au monde.
Des documents judiciaires rendus publics dans le cadre d’une action intentée par des auteurs contre Anthropic ont révélé l’existence de ce programme, baptisé « Project Panama ». Son ambition, formulée noir sur blanc : « numériser tous les livres du monde et en détruire les originaux ». Des millions d’exemplaires devaient être achetés, débarrassés de leur reliure par des sous-traitants, passés au scanner à haute vitesse, puis jetés : leur âme de papier absorbée, leur corps détruit.
L’enquête de 404 Media a permis de suivre concrètement le parcours d’un de ces livres : une balise Apple AirTag glissée entre ses pages par un libraire spécialisé, resté anonyme, a tracé sa route de la Californie jusqu’à un entrepôt Amazon du Colorado, où des employés numérisent des ouvrages en continu. À l’entrée du bâtiment : un logo représentant un tyrannosaure dévorant un livre ouvert. L’image, presque trop parfaite, dit à elle seule ce que beaucoup ressentent.
Derrière cette course se cachent deux failles. La première est juridique : plusieurs entreprises d’IA ont déjà été poursuivies pour avoir puisé dans des bibliothèques numériques piratées. La seconde touche à la survie même de l’IA : le web se remplit de textes générés par des machines, et nourrir de nouveaux modèles avec ces contenus risque, à terme, d’appauvrir leurs propres capacités. Les livres imprimés, eux, portent encore la trace d’un travail éditorial humain, d’une pensée développée, d’un souffle narratif long, tout ce que les pages web courtes ne savent plus offrir.
Aux États-Unis, le droit d’auteur autorise le propriétaire d’un exemplaire à en disposer comme il l’entend, y compris à le détruire, selon le principe du « premier acheteur ». Certaines décisions de justice ont reconnu à la numérisation interne d’un livre légalement acquis un caractère de « fair use » transformateur. Les détracteurs y voient une hypocrisie juridique : le droit protège la forme, quand c’est le fond, le travail d’une vie, parfois qui est absorbé sans contrepartie.
Anthropic envisageait de scanner entre 500 000 et 2 millions de livres en six mois, avec un seul contractant. Des libraires interrogés aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe constatent une multiplication de commandes anonymes portant sur des centaines, parfois des milliers de titres, souvent des ouvrages de non-fiction ou des livres épuisés, glanés avec une précision chirurgicale.
À quoi ressemblera la littérature quand les machines auront appris à écrire comme des écrivains talentueux ? Les statuts du Goncourt et du Nobel, aujourd’hui, ne prévoient rien de tel : ils récompensent une œuvre, une voix, une vie derrière un manuscrit. Mais les frontières bougent vite, et le vertige, lui, est déjà là.
Il ne s’agit peut-être pas encore de brandir l’épée. Mais les écrivains, confirmés ou débutants, célèbres ou inconnus, sentent bien qu’il leur faudra plus qu’une plume pour défendre ce qui a toujours été le plus intime des arts : raconter, avec des mots qui nous appartiennent, ce que c’est que d’être humain.



