Le comportement des Tunisiens semble avoir connu, ces dernières années, une évolution pour le moins préoccupante. Loin d’aller toujours dans le sens d’une plus grande civilité et d’un meilleur vivre-ensemble, certains changements observés dans la vie quotidienne paraissent plutôt traduire une montée de l’agressivité, de l’individualisme et de l’indifférence à l’égard des autres et de l’environnement.
La Presse — Il suffit d’observer certaines scènes devenues presque banales dans les rues, sur les plages ou dans les espaces publics. Les déchets sont jetés un peu partout, sur terre comme en mer, sans véritable considération pour l’environnement ni pour les autres usagers. Sur les plages notamment, il n’est pas rare de voir des espaces naturels transformés, en quelques heures, en véritables dépotoirs.
À cela s’ajoutent des comportements de plus en plus inciviques : altercations pour des raisons dérisoires, tensions dans les files d’attente, disputes pour quelques bouteilles d’eau, manque de respect envers autrui ou encore comportements agressifs dans l’espace public.
Mais ces comportements ne se limitent désormais plus à la rue. Ils se manifestent également, avec parfois davantage de virulence, sur les réseaux sociaux, devenus un véritable prolongement de l’espace public.
Un été sous haute tension
Cet été a particulièrement mis en évidence ces comportements. La Tunisie a connu des températures exceptionnellement élevées, mettant la population à rude épreuve. À la chaleur étouffante se sont ajoutées les difficultés liées aux coupures répétées d’eau et d’électricité, ainsi que les perturbations dans l’approvisionnement de certains produits.
La pénurie ou la disponibilité irrégulière de l’eau minérale a, à elle seule, donné lieu à des scènes révélatrices d’une société sous pression. Des tensions ont parfois éclaté dans les commerces et les grandes surfaces pour quelques bouteilles d’eau, alors que certains consommateurs, inquiets de manquer du produit, ont eu tendance à constituer des stocks, accentuant à leur tour les difficultés d’approvisionnement.
Dans les marchés et les commerces, la hausse spectaculaire des prix de certains produits, notamment les fruits, a également nourri le mécontentement. À la frustration des consommateurs s’est parfois ajoutée l’impression d’un opportunisme de la part de certains commerçants, accusés de profiter de la forte demande, de la rareté de certains produits ou de la désorganisation des circuits d’approvisionnement.
Cette accumulation de facteurs — chaleur extrême, pénuries, inflation, difficultés quotidiennes et sentiment d’incertitude face à l’avenir — peut évidemment contribuer à accroître le stress et l’irritabilité. Mais peut-elle, à elle seule, expliquer cette impression d’une dégradation du comportement collectif ?
Une société sous pression, dans la rue comme sur les réseaux sociaux
La question ne se limite plus à l’espace public au sens traditionnel du terme. Elle se manifeste également sur les réseaux sociaux, devenus un nouvel espace d’expression, de confrontation et parfois de défoulement.
Derrière un écran, les insultes, les attaques personnelles, les jugements expéditifs, les accusations sans preuve et les campagnes de dénigrement et de diffamation se multiplient. Le débat contradictoire laisse souvent place à l’invective, tandis que l’anonymat ou le sentiment d’impunité favorisent des comportements que certains n’adopteraient probablement pas dans la vie réelle.
Une simple divergence d’opinion peut rapidement dégénérer en affrontement verbal. La recherche du « buzz », du clic ou de la réaction immédiate semble parfois prendre le dessus sur la vérification de l’information, la mesure des propos et le respect de l’autre.
Les réseaux sociaux sont ainsi devenus à la fois le miroir et l’amplificateur des tensions qui traversent la société. L’espace public n’est plus seulement la rue, le café, le marché ou la plage : il est également virtuel. Et les comportements qui s’y expriment peuvent avoir des conséquences bien réelles. Parfois graves.
La question du civisme doit donc aujourd’hui être posée dans les deux espaces : comment nous comportons-nous dans la rue et comment nous comportons-nous derrière nos écrans ? Dans les deux cas, le respect de l’autre, la maîtrise de soi et le sens de la responsabilité collective semblent plus que jamais nécessaires.
Une évolution qu’il faut chercher à comprendre
Il serait toutefois réducteur de dresser un procès global du comportement des Tunisiens ou d’opposer un passé prétendument exemplaire à un présent qui serait entièrement dégradé. La Tunisie continue de connaître de nombreuses manifestations de solidarité, de générosité et d’entraide.
Mais certains phénomènes sont suffisamment visibles et récurrents pour susciter une réflexion collective. Pourquoi le respect de l’espace public semble-t-il reculer ? Pourquoi l’intérêt individuel tend-il parfois à prendre le dessus sur l’intérêt collectif ? Pourquoi les rapports entre citoyens deviennent-ils plus tendus et plus conflictuels ?
La réponse ne peut probablement pas être recherchée dans une seule cause.
La dégradation des conditions économiques, l’inflation, le stress social, la perte de confiance, l’affaiblissement de certaines valeurs collectives, le sentiment d’impunité face aux incivilités, mais aussi l’évolution des modes de vie et l’omniprésence des réseaux sociaux pourraient constituer autant de pistes d’explication.
Le poids du climat politique
À ces facteurs économiques et sociaux s’ajoute également le climat politique, qui ne peut être totalement dissocié de l’évolution des comportements. Depuis plusieurs années, la société tunisienne est traversée par des tensions, des divisions et une perte de confiance dans les institutions et dans la capacité du débat public à apporter des réponses aux préoccupations quotidiennes.
Cette atmosphère de confrontation, parfois marquée par la suspicion, la méfiance et la polarisation, peut progressivement se répercuter dans les rapports entre les citoyens. Le langage politique, lorsqu’il devient plus dur et conflictuel, peut également contribuer à banaliser l’agressivité dans l’espace public comme sur les réseaux sociaux.
À force d’être exposé à la confrontation permanente, le citoyen peut finir par considérer le désaccord non plus comme une composante normale de la vie démocratique, mais comme un affrontement où chacun cherche à imposer son point de vue au détriment de l’autre.
La manière dont la société débat de la politique pourrait ainsi constituer l’un des éléments, parmi d’autres, permettant de comprendre certaines évolutions récentes du comportement collectif.
`Quand l’espace commun devient le reflet de nos comportements
Le rapport à l’espace commun est, à cet égard, particulièrement révélateur. La rue, la route, la plage, le jardin public, le marché, les transports collectifs ou encore les files d’attente sont des espaces partagés. Leur qualité dépend largement du comportement individuel de chacun.
Lorsque quelqu’un jette ses déchets sur une plage, bloque une file, agresse verbalement un autre citoyen ou cherche à profiter d’une situation de pénurie, il ne s’agit plus seulement d’un comportement individuel. C’est le lien social lui-même qui est mis à l’épreuve.
De la même manière, lorsqu’un débat sur les réseaux sociaux se transforme en déferlement d’insultes et d’attaques personnelles, c’est la capacité même à dialoguer et à accepter la différence qui est fragilisée.
Le besoin d’une véritable étude sociologique
Face à ces transformations, il serait sans doute plus utile de chercher à comprendre que de se contenter de dénoncer les « mauvais comportements des Tunisiens ».
Le phénomène mérite d’être étudié scientifiquement par des sociologues, des psychologues et des spécialistes des comportements collectifs. Il serait notamment intéressant de mesurer l’évolution des rapports entre les individus, le niveau de confiance sociale, le rapport à l’autorité et aux règles, ainsi que l’influence des difficultés économiques, du climat politique et des nouveaux modes de communication.
Les réseaux sociaux devraient également occuper une place importante dans cette réflexion. Ils ont profondément modifié la manière de communiquer, de s’informer, de débattre et même de se confronter aux autres. Ils peuvent favoriser la solidarité et la mobilisation, mais aussi amplifier la colère, la polarisation et les comportements agressifs.
Une telle étude permettrait surtout de déterminer s’il s’agit d’une dégradation durable des comportements ou d’une impression amplifiée par des circonstances exceptionnelles, comme celles vécues durant cet été particulièrement éprouvant.
Réhabiliter le vivre-ensemble
Comprendre le problème constitue la première étape pour y remédier.
La réponse ne peut pas se limiter aux campagnes de sensibilisation. Les règles doivent être appliquées et les comportements inciviques sanctionnés lorsqu’ils portent atteinte aux droits des autres ou à l’environnement. Mais les sanctions ne peuvent, à elles seules, résoudre un problème qui touche également à l’éducation, aux valeurs et au rapport que chacun entretient avec la collectivité.
La Tunisie a besoin de réhabiliter certaines valeurs fondamentales : respect de l’autre, solidarité, civisme, responsabilité individuelle et respect de l’environnement.
Cela passe par l’école et la famille, mais aussi par les médias, les collectivités locales, les associations et les réseaux sociaux. Ces derniers pourraient d’ailleurs jouer un rôle beaucoup plus positif dans la promotion du civisme, du dialogue et du respect de l’autre.
L’exemple donné par les institutions publiques est également essentiel. Le citoyen doit comprendre que l’espace public lui appartient autant qu’aux autres et que le respect des règles n’est pas une contrainte, mais une condition indispensable du vivre-ensemble.
L’été 2026 aura peut-être été celui des records de température, des pénuries et des tensions. Mais il aura également constitué le révélateur d’un phénomène plus profond : la manière dont une société réagit lorsqu’elle est soumise à une forte pression.
La question mérite désormais d’être posée sans tabou : le Tunisien est-il simplement à bout de nerfs, ou sommes-nous réellement face à une transformation profonde des comportements et des rapports sociaux ?
La réponse ne devrait pas être fondée uniquement sur les impressions, les anecdotes ou les réactions suscitées par quelques scènes choquantes. Elle mérite une véritable étude, menée par des spécialistes, afin d’identifier les causes de ces mutations et de proposer des solutions concrètes.
Car derrière les déchets abandonnés sur une plage, une dispute pour une bouteille d’eau, une altercation dans un commerce ou une avalanche d’insultes sur les réseaux sociaux, se pose finalement une même question : quel type de société voulons-nous construire et quel rapport voulons-nous entretenir avec les autres ?



