Les murailles de la Kasbah de Bizerte, dressées face au Vieux Port, ont traversé les siècles comme un témoin de l’histoire maritime et urbaine de la ville. Pourtant, malgré les multiples campagnes de restauration menées depuis plus d’un demi-siècle, leur état reste alarmant. Les fissures se multiplient, les enduits se détachent, et l’effritement gagne du terrain. Un constat amer qui interroge : pourquoi tant d’efforts et de budgets n’ont-ils produit aucun résultat durable ?
Des acteurs nombreux, mais des résultats fragiles
L’histoire récente des remparts est jalonnée d’interventions portées par des institutions publiques, des associations locales et des partenaires internationaux. L’Institut National du Patrimoine (INP), bras scientifique de l’État, a supervisé plusieurs chantiers. L’Association de Sauvegarde de la Médina (ASM), fer de lance citoyen, s’est imposée comme maître d’ouvrage dans des projets ambitieux. La municipalité de Bizerte, quant à elle, a joué le rôle de co-financeur et de coordinateur logistique. Enfin, l’Union REMPART et ses bénévoles internationaux ont apporté leur énergie dans des chantiers-écoles.
Mais malgré cette pluralité d’acteurs, les murs continuent de se fissurer. Les habitants, témoins quotidiens de ces dégradations, s’interrogent sur l’efficacité réelle de ces restaurations.
Depuis les années 1950, les remparts ont connu une succession de projets. Les premières consolidations coloniales et post-indépendance ont transformé le fort adjacent en théâtre à ciel ouvert. Dans les années 1990 et 2000, l’INP a mené des campagnes de consolidation censées freiner l’assaut du sel marin.
Les années 2010 ont vu fleurir des chantiers bénévoles, portés par l’enthousiasme associatif, pour restaurer escaliers et façades. Enfin, en 2023-2024, un grand projet de ravalement de la façade maritime, doté d’un budget de 400 000 dinars, a été lancé sous la houlette de l’ASM, en coordination avec l’INP et la municipalité.
Un ravalement des remparts compromis par une erreur de matériau
Sollicité pour donner son avis sur cette affaire qu’il suivait de très près et dont il avait maintes fois signalé l’incohérence des opérations effectuées, un expert s’exprime. “L’association de sauvegarde de la médina de Bizerte s’est engagée dans la restauration des remparts donnant sur le vieux port, un monument classé placé sous la responsabilité de l’Institut National du Patrimoine. Mais le projet a rapidement pris un mauvais tournant”.
L’on est en droit de poser une question légitime des raisons qui ont entraîné pareille faillite et notre expert d’expliquer “en raison de la fermeture de l’unique usine tunisienne de chaux, le liant traditionnel nécessaire faisait défaut. L’association a alors annoncé l’acquisition d’une importante quantité de chaux hydratée, confondue avec la chaux hydraulique, indispensable pour ce type d’ouvrage.
Or, cette confusion entre deux matériaux aux propriétés diamétralement opposées a eu des conséquences désastreuses : farinage, effritement et désagrégation des enduits. Cette erreur technique illustre le manque de maîtrise des règles patrimoniales et des matériaux traditionnels, rappelant que toute intervention sur les monuments classés exige rigueur, savoir-faire et respect des procédés anciens”.
De fait, à chaque étape, l’espoir renaissait. Mais à chaque fois, les murs s’effritaient de nouveau, comme si les interventions n’avaient jamais eu lieu.
Les questions qui dérangent : Pourquoi les expertises antérieures n’ont-elles pas identifié l’incompatibilité des matériaux utilisés ? Comment expliquer que des budgets conséquents aient été engagés sans résultats tangibles ? Quelle responsabilité portent les organismes officiels et les maîtres d’œuvre dans ces échecs répétés ? Et surtout, quelles garanties de rigueur scientifique et de contrôle seront mises en place pour les futures restaurations ?
Quand ailleurs, la restauration réussit
Le contraste est saisissant lorsqu’on observe des exemples étrangers. Au Maroc, la Kasbah d’Agadir Oufella, détruite par le séisme de 1960, a été reconstruite avec une rigueur exemplaire. Les architectes ont respecté les matériaux originels, différencié les parties anciennes des reconstructions, et assuré une respiration naturelle des murs grâce à des enduits adaptés. Résultat : une silhouette retrouvée et une restauration saluée pour son authenticité.
En Espagne, plusieurs forteresses médiévales, comme celles de Grenade et Tolède, ont été restaurées avec des protocoles stricts de compatibilité des matériaux. Les enduits de chaux hydraulique ont permis aux murs de respirer, garantissant leur pérennité face aux intempéries.
Ces réussites montrent qu’une restauration durable est possible, à condition de respecter la matérialité des monuments et de bannir les solutions de facilité.
Vers une restauration scientifique
À Bizerte, l’expertise actuelle est sans appel : seule la chaux hydraulique naturelle NHL 3.5 est compatible avec la pierre calcaire poreuse des remparts. Ce matériau assure la respiration et la cohésion minérale, contrairement aux enduits rigides ou étanches qui ont fragilisé la structure. Le cahier des charges est clair : proscription du ciment et de la chaux aérienne, contrôle hygrométrique de chaque lot livré, et respect absolu de la texture originelle.
La Kasbah de Bizerte ne pourra retrouver sa dignité qu’à travers une restauration scientifique, débarrassée des approximations du passé. Les habitants, eux, attendent que les promesses se traduisent enfin en résultats tangibles.
M.B



