Culture

Danse – Guerret El Anz : Quand le corps cherche encore son chemin

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  • 8 septembre 2026
  • 7 min de lecture
Danse – Guerret El Anz : Quand le corps cherche encore son chemin

À l’ancienne église du Sacré-Cœur de Bab El Khadra, la performance de Houcem Bouakroucha et Feteh Khiari explore les mutations du corps, les traces du monde rural et la résistance des formes vernaculaires. Une proposition généreuse, portée par deux interprètes remarquables, mais dont les pistes restent encore à organiser.

La Presse — Il y a dans « Guerret El Anz » une belle idée, et surtout une belle énergie. Celle de chercher dans le corps ce qui demeure lorsque le monde autour de lui se transforme, se referme, se fissure. Celle aussi de faire remonter à la surface des gestes, des sons, des objets et des traces liés à un univers rural pour les confronter à un présent qui n’est plus tout à fait le leur.

Présentée jeudi à l’ancienne église du Sacré-Cœur de Bab El Khadra, la performance de Houcem Bouakroucha et Feteh Khiari avance ainsi sur un terrain où se rencontrent danse, performance et dispositif audiovisuel. Son titre, « Guerret El Anz », « le froid des chèvres » emprunte à une image amazighe cette période de froid brève mais pénétrante qui précède le printemps. Une image qui contient déjà toute une dramaturgie : le froid, le retrait, la résistance, puis la promesse d’un épanouissement à venir.

C’est autour de cette idée du passage que la proposition semble vouloir interroger le corps. Un corps qui change, mute, se contracte, résiste. Un corps individuel qui renvoie aussi au corps social, lui-même associé à la terre, soumis aux mêmes cycles de fermeture et d’ouverture. Le froid devient alors moins un phénomène météorologique qu’un état : celui d’un monde en tension, en attente d’une transformation.

L’intention est là. Elle est même lisible par moments avec une réelle force. Mais le chemin pour y parvenir demeure encore incertain.

Car « Guerret El Anz » semble chercher une narration sans jamais véritablement la construire. Les interprètes racontent quelque chose, ou tentent de le faire. Des signes apparaissent, des objets sont convoqués, des sons surgissent, des images sont captées et agrandies. Mais la multiplication des éléments finit parfois par brouiller la trajectoire. On cherche le fil, on croit le saisir, puis il se perd à nouveau dans les différentes strates du dispositif.

Le recours à des instruments et objets associés à la vie rurale constitue pourtant une piste intéressante. Les détourner de leur fonction première, les déplacer dans un espace de représentation et les placer sous l’objectif d’un dispositif de filmage qui agit presque comme un agrandisseur : l’idée possède une véritable puissance plastique. Mais son mécanisme, sa logique interne, restent difficiles à appréhender. Pourquoi cet objet ? Pourquoi cette image ? Que vient produire précisément ce déplacement ?

À force de vouloir faire dialoguer les matières, la performance donne parfois le sentiment de les laisser se côtoyer plutôt que de les faire véritablement dialoguer.

Et c’est peut-être là que se situe aujourd’hui la principale fragilité du projet. « Guerret El Anz » se nourrit d’une volonté manifeste, d’une énergie créative réelle, d’une envie d’explorer. Son bagage le plus solide reste le corps, et particulièrement le corps dansant. Les deux interprètes possèdent une présence et une qualité d’engagement qui ne laissent pas indifférent. Ils donnent à voir des corps qui travaillent, qui cherchent, qui éprouvent l’espace et tentent d’en faire surgir une mémoire.

Mais autour de cette matière première très convaincante, les autres composantes de la proposition semblent encore en recherche de leur juste place. Le son, l’image, les objets, la scénographie et les références s’accumulent parfois sans parvenir à constituer une architecture suffisamment précise. Le résultat garde quelque chose d’artisanal, de décousu, comme si le spectacle était encore dans l’atelier, au moment où l’on essaie plusieurs chemins avant de choisir celui qui sera véritablement parcouru.

Faut-il pour autant considérer cette perte de chemin comme un défaut absolu ? Peut-être pas.

Il est possible qu’une part de l’intention soit précisément de nous faire éprouver cette désorientation, de nous perdre avec les artistes dans les sillages d’un univers que nous connaissons peu. Mais la question demeure : l’artiste doit-il se perdre avec le spectateur ou lui proposer, même dans l’égarement, quelques repères pour construire sa propre lecture ?

C’est ici que la recherche demande à être approfondie. Non pas nécessairement en ajoutant, mais peut-être en retranchant. En choisissant. En donnant davantage de poids aux éléments qui portent réellement la proposition et en laissant les autres se retirer. Une recherche artistique ne gagne pas toujours en force avec la multiplication des signes. Elle gagne parfois lorsqu’un geste, une image ou un son trouve enfin sa nécessité. « Guerret El Anz » est encore dans cet entre-deux. L’idée existe, l’énergie aussi. Les corps sont là. Mais le projet semble avoir besoin de davantage de charge, de références et surtout de pertinence dans les choix qui construisent son univers. La question du patrimoine vernaculaire, de sa transformation et de sa résistance face aux mutations du monde contemporain est suffisamment riche pour ne pas avoir besoin d’être surchargée. Il y a donc quelque chose de frustrant dans cette proposition, précisément parce qu’elle laisse entrevoir ce qu’elle pourrait devenir. On devine une écriture chorégraphique capable d’aller plus loin. On perçoit une relation possible, plus forte, entre le corps, la terre, le froid et ce printemps annoncé par le titre. On entrevoit aussi un langage audiovisuel qui pourrait devenir un véritable partenaire de la danse plutôt qu’un dispositif parallèle. Les magnifiques interprètes ne sont pas nécessairement, à eux seuls, de grands chorégraphes ou de grands metteurs en scène. Cela ne diminue en rien leur talent. Cela rappelle simplement que passer de l’interprétation à la création suppose d’autres outils : une écriture, une dramaturgie, des références, une capacité à hiérarchiser les signes et à construire une pensée du spectacle.

« Guerret El Anz » n’est donc pas une œuvre à écarter. C’est au contraire un projet qui mérite d’être accompagné, mais pas dans la complaisance. Il mérite le regard critique qui permet de remettre certaines choses sur les rails, de creuser les intuitions les plus fortes et de donner à la recherche le temps et les moyens de devenir véritablement écriture.

Le froid des chèvres est, dans l’image amazighe qui donne son nom au projet, un passage. Un moment rude, mais bref, avant le retour du printemps. « Guerret El Anz » se trouve peut-être lui aussi dans ce moment de froid : une œuvre qui cherche encore sa forme, qui tâtonne, qui se perd parfois, mais dont on espère qu’elle saura trouver, dans la suite de sa recherche, le chemin de son propre printemps.

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Auteur

Asma DRISSI

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