Rentrée scolaire : Au-delà de l’urgence, quel avenir pour l’école ?
Hier, mardi 15 septembre, la Tunisie a retrouvé le rythme de la rentrée scolaire. Des centaines de milliers d’élèves ont repris le chemin des établissements, tandis que quelque 160.000 enseignants ont retrouvé leurs classes. Derrière cette rentrée qui se veut ordonnée et sereine, une réalité demeure : l’école tunisienne continue de porter les séquelles d’une longue crise structurelle.
La rentrée ne se résume donc pas aux fournitures scolaires, aux emplois du temps ou à l’affectation des enseignants. Elle constitue, chaque année, un moment où se mesure l’état réel de notre système éducatif. Or, sur ce terrain, les difficultés persistent : infrastructures vieillissantes, disparités entre les régions, décrochage scolaire, classes surchargées dans certains établissements, conditions de travail difficiles pour les enseignants et poids croissant des dépenses scolaires pour les familles.
L’école publique, longtemps considérée comme le principal instrument de mobilité sociale et l’un des piliers du projet national, initié au cours des premières années de l’indépendance, peine aujourd’hui à remplir partout cette fonction avec la même efficacité. Les écarts se creusent entre les établissements, entre les régions et parfois entre les familles. À côté de l’école publique se développe un enseignement privé dont l’accès reste fortement lié aux capacités financières des parents. La question de l’égalité des chances n’est donc plus seulement pédagogique : elle est devenue une question sociale majeure.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’éducation ne peut être réformée par une succession de mesures ponctuelles. Elle exige une vision globale, une continuité dans les politiques publiques et surtout une capacité à dépasser les réformes successives qui n’ont pas toujours produit les résultats attendus.
C’est précisément à ce niveau que se situe l’une des grandes attentes de cette rentrée: que fera le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement ?
L’installation officielle de cette nouvelle institution, en août dernier, a ouvert une nouvelle étape dans la réflexion sur l’avenir du système éducatif tunisien. Le Conseil est appelé à examiner les grandes questions relatives à l’éducation, à l’enseignement et à la recherche scientifique.
Son enjeu dépasse donc largement la préparation d’une rentrée ou la gestion des urgences du moment. La question fondamentale est de savoir s’il parviendra à proposer une véritable vision nationale de l’éducation : quelle école voulons-nous pour les prochaines décennies ? Quelle place accorder aux savoirs fondamentaux, aux langues, aux sciences, au numérique et désormais à l’intelligence artificielle ? Comment lutter efficacement contre l’échec et le décrochage scolaires ? Comment restaurer l’attractivité du métier d’enseignant ? Et surtout, comment garantir à l’enfant d’une région intérieure les mêmes chances de réussite qu’à celui d’un quartier favorisé du Grand Tunis ?
Il faudra également que cette réflexion s’attaque à une question devenue incontournable: comment reconstruire la confiance dans l’école publique ?
Car une réforme éducative ne peut réussir sans l’adhésion de ceux qui la font vivre : enseignants, élèves, parents, cadres pédagogiques et administratifs. Elle ne peut davantage réussir sans prendre en compte les réalités sociales et économiques du pays. Les programmes, les méthodes et les outils sont importants, mais ils ne suffisent pas lorsque l’environnement scolaire reste marqué par les inégalités, le manque de moyens ou la dégradation des infrastructures.
Dans cette réflexion, il ne faudrait pas non plus exclure ou négliger le rôle de la société civile. Les associations, les organisations, les acteurs de terrain et les différentes composantes de la société civile disposent d’une expérience et d’une connaissance concrète des réalités vécues par les élèves, les familles et les établissements, notamment dans les régions et les milieux les plus fragiles. Leur participation au débat sur la réforme de l’éducation pourrait contribuer à élargir la réflexion, à faire émerger des propositions issues du terrain et à rapprocher davantage les politiques éducatives des attentes réelles de la société.
La création du Conseil supérieur constitue ainsi une occasion de rompre avec la logique de l’urgence permanente. Il serait dommage que cette institution se transforme en une structure supplémentaire produisant rapports et recommandations sans véritable traduction dans les politiques publiques. Sa crédibilité se mesurera moins à ses déclarations qu’à sa capacité à formuler des choix clairs, à établir des priorités et à assurer un suivi réel de leur mise en œuvre.
La rentrée 2026 commence donc avec ses espoirs, mais aussi avec beaucoup de questions. Les élèves, eux, n’attendront pas. Ils sont déjà dans les classes. Les enseignants aussi sont à leur poste.
L’urgence est là. Mais, au-delà de cette rentrée, c’est l’avenir de l’école tunisienne qui se joue. Et l’on attend désormais du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement qu’il transforme cette attente en une véritable ambition nationale.
B.O.



