Tribune – Beït-Al-Hikma ou la Maison de la Sagesse captive : Anatomie critique d’une capture institutionnelle et jalons comparés pour une refondation
Il est des institutions dont la crise ne se laisse pas résorber par un effort de communication. Beït-Al-Hikma, la « Maison de la Sagesse », conçue par son fondateur Béchir Ben Slama comme le grand conservatoire académique de la mémoire civilisationnelle tunisienne, en offre une illustration exemplaire. Que sa direction actuelle ait choisi, pour répondre à l’affaiblissement chronique de l’institution, de réunir une brochette de plumes journalistiques procède d’un contresens sur la nature du mal et son diagnostic : celui-ci n’est pas de perception, il est statutaire . Le présent texte se propose d’en établir le diagnostic scientifique, avant d’en éclairer la portée par un détour comparatif, puis d’esquisser les conditions d’une refondation conforme à la vocation originelle de l’institution.
I. Diagnostic critique : anatomie d’une capture institutionnelle
La priorité de cette analyse est, délibérément, critique : il ne s’agit pas de décrire poliment un malaise, mais de mettre au jour, avec la rigueur qu’exige l’examen d’une institution académique, le mécanisme précis par lequel Beït-Al-Hikma a été détournée de ses fins fondatrices.
1. Un vice statutaire fondateur
La racine du mal se trouve dans le statut organique de l’institution elle-même. Conçu au lendemain de la révolution, ce texte a doté la Maison d’une architecture de gouvernance taillée pour assurer, en pratique, la mainmise du parti islamiste, alors dominant, sur la vie de l’institution. Le procédé retenu est d’une redoutable efficacité : les membres, nommés par le chef du gouvernement selon des critères où l’appartenance a manifestement pesé plus que le mérite, bénéficient d’un mandat viager qui ne s’éteint qu’à leur décès ; et lorsqu’il faut pourvoir à un remplacement, ce sont les membres en exercice, nommés selon la même logique, qui élisent leur successeur. La boucle se referme alors, sur elle-même : chaque cooptation reproduit la composition d’origine, indéfiniment, sans qu’aucun mécanisme n’introduise de pluralisme réel ni de contrôle externe.
Ce mode de gouvernance mérite d’être nommé pour ce qu’il est : un régime de rente institutionnelle, où la légitimité scientifique cède le pas à la fidélité politique, et où la durée, le mandat à vie, la reproduction par cooptation fermée, devient l’instrument même de la capture.
2. Une composition qui interroge la légitimité savante
Dans toute académie digne de ce nom, l’entrée se gagne par l’œuvre : publications évaluées, participation reconnue aux travaux scientifiques, contributions démontrées à la discipline. Or, l’examen de la composition de Beït-Al-Hikma fait apparaître, parmi les membres nommés au lendemain de la révolution, des profils dont le rapport à la production scientifique est proprement ténu, certains n’ayant, en une carrière entière, publié aucun travail de recherche, d’autres dont le parcours se limite à une fonction religieuse locale, et l’on relève même, fait proprement stupéfiant pour une académie vouée aux sciences humaines et au patrimoine, la présence d’un guide accompagnateur de pèlerinage. Ce constat n’est pas anecdotique: il documente, mieux qu’aucun commentaire, la substitution du critère politique au critère scientifique, dans le recrutement au sein de l’institution.
3. Une mission vidée de sa substance
À sa création, Beït-Al-Hikma remplissait effectivement sa fonction : édition critique de sources historiques originales, traduction de thèses de référence sur l’histoire nationale et régionale. Ce travail de fond s’est progressivement, effacé après 2011, au profit d’une activité de colloques à connotation politique conjoncturelle, qu’il s’agisse de rencontres invoquant les expériences iranienne ou marocaine, en matière de statut personnel, dans une critique à peine voilée du Code du statut personnel tunisien, ou de séminaires sur l’environnement et le développement, thématiques qui relèvent normalement, du débat parlementaire ou de la société civile, non d’une académie du patrimoine civilisationnel. Une académie qui abandonne l’édition critique pour l’agenda du jour cesse, par définition, d’être une académie.
4. Un bilan éditorial sans ligne scientifique
Le bilan des publications achève d’illustrer la dérive. L’Encyclopédie tunisienne, ouvrage qui relevait pourtant, du cœur de la mission institutionnelle, s’est révélée entachée d’erreurs nombreuses. Parallèlement, la Maison a fait paraître un ensemble hétéroclite d’ouvrages sans lien direct avec sa vocation scientifique : mémoires de personnalités publiques, colloque sur Bourguiba où figuraient à la tribune des adversaires politiques historiques, ouvrage consacré à ce qu’il est convenu d’appeler la «révolution tunisienne», dénomination et périodisation qui demeurent, à ce jour, l’objet d’un débat historiographique non tranché. On publie ainsi, sans arbitrage scientifique clair, au gré des rapports de force internes plutôt que d’une politique éditoriale assumée.
5. Une politique linguistique en contradiction avec la mission
Le paradoxe le plus révélateur touche à la langue de diffusion. Une institution vouée à faire connaître aux Tunisiens leur propre civilisation, à travers la langue qui en porte la mémoire et l’imaginaire, publie l’essentiel de sa production en français. La question mérite d’être posée sans détour : à qui s’adresse alors la Maison, aux Tunisiens, ou à un lectorat francophone ? Et si l’ambition est de faire rayonner l’apport tunisien à l’international, c’est l’anglais, langue de circulation scientifique mondiale, qui s’imposerait, non le français, langue certes utile mais, dont l’aire de diffusion académique mondiale reste, de fait, moins ouverte.
6. Un précédent qui éclaire le système
Un épisode, longtemps resté dans l’ombre, achève d’éclairer la mécanique de capture : lorsque le fondateur Béchir Ben Slama se porta lui-même, candidat à la présidence de l’institution qu’il avait créée, il se serait heurté à la menace de révocation d’un artisan du compromis politique de l’après-2011, sauf retrait de sa candidature, épisode évoqué publiquement, par un proche du fondateur. Que le fondateur de l’institution ait pu être écarté de sa propre œuvre, par la logique même qu’il avait contribué à mettre en place, dit, à lui seul, l’ampleur de la dérive.
II. Le miroir des académies: quand ailleurs le mérite prime l’allégeance
Il serait injuste de jauger Beït-Al-Hikma sans la confronter aux logiques de gouvernance qui prévalent dans des institutions de statut comparable, en Europe comme dans le monde arabe.
Cette mise en regard ne vise pas à idéaliser des modèles étrangers, eux-mêmes traversés de tensions et de critiques récurrentes, mais à faire apparaître, par contraste, ce qui distingue structurellement une académie de cooptation savante d’une académie où les nominations sont d’ordre politique.
1. L’Institut de France : la cooptation comme procédure savante, non comme verrouillage politique
L’Académie française offre, à cet égard, un cas d’école utile, non par idéalisation mais par contraste de mécanisme. Ses quarante membres, dits «Immortels», sont élus à vie; mais l’élection procède d’un scrutin interne, ouvert à candidature, où chaque siège vacant fait l’objet d’un vote parmi les académiciens en exercice, sans intervention du pouvoir exécutif, dans la désignation elle-même. Le mandat viager y est, donc, la conséquence d’une élection redondante à chaque vacance, non l’instrument d’un verrouillage figé pour une génération entière au bénéfice d’un seul courant.
L’Académie des sciences pousse la logique plus loin encore : consciente du risque de sclérose que fait peser la cooptation, elle s’est imposé, depuis le début des années 2000, une règle de rajeunissement contraignant, au moins, la moitié de chaque promotion de nouveaux membres à avoir moins de 55 ans. Rien de comparable, on le constate, dans le dispositif tunisien, où l’absence de toute limite d’âge ou de mandat, combinée à la nomination d’obédience politique, produit l’effet inverse: la reconduction indéfinie d’une composition de même couleur politique.
2. Les académies de langue arabe : une cooptation fondée sur l’œuvre
Le monde arabe offre lui-même un contre-modèle instructif. L’Académie de langue arabe du Caire, fondée en 1932, a organisé dès l’origine, le recrutement de ses membres autour du critère de la production savante reconnue ; la règle de l’adhésion à vie, consacrée sous la présidence de Tâhâ Husayn, à partir de 1963, couronne un parcours scientifique validé par les pairs, non une allégeance politique. L’institution a ainsi pu conduire, sur plusieurs décennies, des chantiers lexicographiques et encyclopédiques de long terme, dictionnaires de référence toujours en usage aujourd’hui, qui témoignent d’une continuité de mission que le bilan récent de Beït-Al-Hikma ne permet plus, hélas, de revendiquer.
3. Ce que révèle la comparaison
Trois enseignements se dégagent de ce détour comparatif. Premièrement, la vie du mandat n’est nulle part, en elle-même, le problème : c’est son articulation avec le mode de désignation qui fait la différence entre une académie et une chasse gardée. Deuxièmement, partout où l’institution a résisté à l’épreuve du temps, le critère de l’œuvre scientifique a prévalu contre celui de l’allégeance, fût-elle religieuse, partisane ou clanique. Troisièmement, la continuité éditoriale, dictionnaires, encyclopédies, éditions critiques de sources, suppose un traitement dépolitisé de la production scientifique, qui ne saurait s’accommoder d’une gouvernance captive d’un seul et unique courant inique.
III. Refonder Beït-Al-Hikma : jalons pour un redressement institutionnel
Face à ce diagnostic, la responsabilité de la refondation excède les seuls dirigeants actuels de l’institution, qui héritent souvent, malgré eux, d’un système conçu en amont. Elle engage au premier chef le ministère des Affaires culturelles, qui ne peut indéfiniment différer l’exercice de sa tutelle. Quelques axes de travail se dégagent du diagnostic qui précède :
1. Réforme du statut organique
Substitution du mandat viager par un mandat renouvelable, de durée déterminée ; remplacement de la cooptation fermée par un appel à candidatures, évalué par un jury scientifique pluridisciplinaire et, autant que possible, international ; séparation stricte entre orientation stratégique, qui peut relever d’une tutelle politique légitime, et composition académique, qui doit relever exclusivement, du mérite scientifique établi.
2. Recentrage sur la mission fondatrice
Retour prioritaire à l’édition critique des sources et à la traduction d’ouvrages de référence ; recul des colloques à vocation politique conjoncturelle, au profit de travaux de fond, sur l’histoire des idées, l’histoire sociale et le patrimoine immatériel; instauration d’un comité de lecture scientifique indépendant, avec procédure de retrait en cas d’erreurs avérées.
3. Politique linguistique cohérente
Priorité à l’arabe pour la production destinée au lectorat national, conformément à la mission de transmission de la mémoire collective ; traduction systématique vers l’anglais, et non plus prioritairement vers le français, pour la diffusion internationale des travaux.
4. Gouvernance et redevabilité
Rapport d’activité scientifique public et annuel soumis à évaluation externe ; audit indépendant du bilan éditorial des quinze dernières années ; ouverture d’un droit de regard académique, universités, associations de chercheurs, sur les nominations, pour rompre l’entre-soi documenté plus haut.
Conclusion
Beït-Al-Hikma n’a pas seulement failli à sa mission : elle a été instrumentalisée par un système de captation politique dont les effets perdurent bien après le reflux électoral de ses architectes. La comparaison avec des institutions de statut équivalent, en France comme dans le monde arabe, ne laisse subsister aucune ambiguïté sur ce qui distingue une académie vivante d’une académie captive : le critère du recrutement, plus encore que la durée du mandat.
Il revient, désormais, au pouvoir politique, et singulièrement, au ministère de tutelle, de choisir entre la complaisance qui a prévalu jusqu’ici et la responsabilité historique à laquelle appelle une institution portant le nom, désormais ironique, de Maison de la Sagesse.



