Pour Ridha Chkoundali, le Nobel d’économie 2026 désavoue la politique monétaire de la Banque centrale
Dans une publication Facebook du 15 octobre 2026, l’économiste et universitaire Ridha Chkoundali estime que le Nobel d’économie 2026 confirme l’erreur de la politique monétaire de la Banque centrale de Tunisie (BCT). Pour lui, l’inflation tunisienne relève d’une crise d’offre et de confiance, non d’un excès de consommation.
Le prix a été décerné le 12 octobre 2026 par l’Académie royale des sciences de Suède à Robert E. Hall (Stanford) et Michael Woodford (Columbia) pour leurs travaux sur les « fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique » (Microfoundations of Macroeconomic Stabilization). Le président du comité, John Hassler, a salué un socle théorique solide pour les modèles utilisés par les banques centrales et les gouvernements.
Une hausse des taux jugée inadaptée
Selon l’économiste, la plupart des banques centrales, dont la BCT, ont suivi une politique erronée. Il reproche à la BCT de voir dans l’inflation le fruit d’un excès de consommation, à freiner exclusivement par la hausse du taux d’intérêt. Cette approche, qu’il juge amputée de son contexte institutionnel et psychologique, ignorerait les chocs d’offre et les coûts de production (Cost-Push vs. Demand-Pull), en supposant que l’inflation vient toujours d’une hausse de la demande.
Il soutient qu’en Tunisie une large part de l’inflation est importée et liée aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, au renchérissement mondial de l’énergie et à l’affaiblissement de l’appareil productif local. Relever les taux étoufferait l’investissement et la production, ce qui pousserait les prix à la hausse faute d’offre suffisante. L’inflation relèverait ainsi d’une crise d’offre, de coûts et de confiance, et non d’un mal de la consommation.
Il juge aussi inexacte l’idée d’une consommation excessive, alors que le pouvoir d’achat de la classe moyenne s’érode et que les revenus réels s’effondrent. Les dépenses seraient surtout de nécessité ou motivées par des anticipations de stockage, par crainte de pénurie.
Les travaux des lauréats
Il rappelle que Milton Friedman avait formulé dans les années 1950 la théorie du revenu permanent (Permanent Income Hypothesis). En 1978, Robert Hall l’a soumise à l’épreuve mathématique et économétrique grâce à l’hypothèse des anticipations rationnelles. Il a montré que la consommation suit une marche aléatoire (Random Walk). Les individus ne changent pas leur comportement pour une prime passagère ou un don temporaire, seule une information nouvelle et inattendue modifiant leur trajectoire. Selon l’économiste, ce développement a permis aux modèles des banques centrales de comprendre l’échec fréquent des relances budgétaires temporaires, les ménages sachant qu’elles seront financées par des impôts futurs ou qu’elles ne sont pas soutenables, et préférant épargner.
Michael Woodford, de son côté, a intégré le comportement des marchés et des entreprises à cette théorie en insistant sur la rigidité des prix et des salaires (Sticky Prices). Les entreprises n’ajustent pas leurs prix à chaque variation de la politique monétaire, mais en fonction de l’évolution attendue de l’économie et de leur confiance dans la banque centrale. La politique monétaire relèverait donc avant tout d’une gestion des anticipations et d’une construction de la crédibilité.
Les ajustements proposés
L’économiste recommande de substituer à la lutte contre la demande une gestion des anticipations. Dans le modèle de Woodford, explique-t-il, un relèvement des taux dans un climat politique et financier marqué par la défiance et l’opacité ne dissuaderait pas le consommateur. Le marché y lirait la preuve d’une crise qui s’aggrave et de l’impuissance du gouvernement, ce qui nourrirait le pessimisme. La transparence et la coordination des politiques primeraient donc sur l’austérité monétaire.
Il estime ensuite que l’approche traditionnelle suppose à tort des marchés flexibles. Il attribue à Woodford la démonstration que les prix sont rigides, régis par des circuits de distribution désordonnés et parfois monopolisés. En Tunisie, l’inflation naîtrait selon lui dans les maillons de la production, de l’intermédiation et du monopole, plutôt que « dans la poche du citoyen ». Il propose donc de réformer les circuits de distribution, de relancer la production et de combattre les monopoles, plutôt que d’assécher le crédit.
L’économiste tunisien met enfin en garde contre l’erreur contractionniste, qu’il désigne par le terme Stagflation Trap. Une politique contractionniste prolongée fragiliserait des entreprises déjà en difficulté, réduirait l’offre et relancerait l’inflation sous l’effet de la rareté et du chômage.
Côté subventions, il invoque le comportement rationnel du consommateur décrit par Hall pour demander le passage de subventions généralisées, qu’il juge gaspilleuses de ressources, à une aide directe et ciblée aux ménages vulnérables, qui dépensent aussitôt leur revenu. Cette évolution devrait s’accompagner d’une libération des forces de production et de l’initiative privée, sans désorienter les investisseurs. Pour freiner l’inflation psychologique, ajoute-t-il, une vision économique claire est nécessaire afin de briser le cercle du pessimisme.
Ces mises en garde remontent, précise-t-il, au statut de la BCT de 2016, adopté après l’accord de mécanisme élargi de crédit conclu avec le Fonds monétaire international. Il dit avoir alors essuyé du scepticisme et voit dans ce Nobel une confirmation de son diagnostic.



