Abdelkarim Hizaoui, universitaire, à La Presse: «Les mesures d’urgence ne doivent pas être considérées comme un plan de sauvetage pour le secteur»
Les dernières mesures prises en conseil ministériel au profit des médias ont rouvert le dossier de la gouvernance de tout le secteur médiatique et noter l’absence de politiques publiques à même de le remettre à niveau. Si pour certains ces décisions d’accompagnement des médias dans cette période de crise ont exclu la presse papier, pour d’autres, il ne s’agit que de décisions conjoncturelles et provisoires ne reflétant pas la réalité et les besoins du secteur. Abdelkrim Hizaoui, professeur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI), ancien directeur du Centre Africain de perfectionnement des journalistes et communicateurs (CAPJC) et connaisseur du secteur des médias, revient sur ces décisions mais aussi sur l’actuelle situation des médias et du secteur médiatique. Interview.
Quelle première lecture faites-vous aux mesures annoncées au profit du secteur médiatique ?
Ce qu’on pourrait dire c’est que ce sont que des mesures d’urgence qui ne doivent pas être considérées comme un plan de sauvetage pour le secteur. Si on entre dans les détails on s’apercevra des limites de ces mesures et qui n’ont pas pour mission de résoudre les problèmes profonds des médias tunisiens. Je pense que le point de départ de toute décision au bénéfice des médias et de leur mise à niveau et réforme devra être les dispositions de la Constitution de 2014.
En revenant sur ces mesures on s’aperçoit que la presse écrite a été oubliée même si son activité a été totalement arrêtée à cause du confinement contrairement aux médias numériques et audiovisuels. Qu’en pensez-vous ?
Vous avez raison, les mesures qui ont été prises bénéficient surtout à la presse électronique et à l’audiovisuel et surtout aux radios privées commerciales. Il est vrai que ces dernières vont accuser un manque à gagner au niveau des ressources publicitaires, mais elles ne sont pas autant affectées que la presse écrite suspendue depuis le début du confinement. Il aurait fallu que le plan de sauvetage de la presse écrite soit une priorité. Même la subvention de 1,2 million de Dinars qui va être débloquée en 2020 sous forme d’abonnements des établissements publics est dédiée uniquement à la presse électronique et non aux titres imprimés alors qu’ils en ont plus besoin. Si vous enlevez les abonnements publics dont notamment ceux de Tunisair on provoquera un manque à gagner fatal pour certains journaux. En tout cas il faut dire que ce sont des mesures limitées pour calmer dans l’urgence les institutions médiatiques en difficulté, mais il ne s’agit absolument pas de dire que ce sont des mesures définitives et on tournera la page. Je l’ai déjà dit, le gouvernement Fakhfakh est appelé à développer une stratégie de gouvernance et une politiques publique au profit du secteur.
Comment évaluez- vous le rendement des médias tunisiens en cette période de crise sanitaire ?
Je pense que la question qu’on devrait se poser est la suivant : Comment le coronavirus se serait développé si on n’avait pas de médias, si on n’avait pas martelé jour et nuit des informations relatives aux précautions à prendre et à la sensibilisation ? Moi je pense qu’on aurait eu des milliers de morts. Le premier auxiliaire de la prévention, c’est la bonne information et la sensibilisation et non pas les réseaux sociaux qui parfois racontent n’importe quoi. Il est évident que les médias professionnels ont accompagné l’effort du gouvernement dans ce rôle de sensibilisation, ils étaient là et ils ont répondu présent, d’autant plus que les journalistes ont travaillé en majorité confinés chez eux, empêchés d’être sur le terrain, harcelés par les rumeurs des réseaux sociaux. Donc ils devaient relayer l’information vérifiée et combattre les fake news, il faut saluer cet effort.
Donc le rôle des médias tunisiens se limite-t-il à sensibiliser et à reproduire le discours officiel ou porte-il également sur la critique des mesures prises et sur l’alerte contre les éventuels dérapages ?
Au fait, il y a eu une grande pression sur les médias dans le monde entier. Il n’est pas acceptable de censurer les médias au nom de la lutte contre la pandémie. Le premier rôle des médias est d’informer, on va relayer les informations vérifiées, notamment celles du ministère de la santé, mais la presse garde son droit de critiquer les décalages entre les mesures annoncées et la pratique sur les terrains, le meilleur exemple étant les dysfonctionnements existants notamment au niveau de la distribution des aides sociales. Il y a eu des dérapages signalés par la presse et qui ont été rectifiés par les autorités, donc c’est profitable à tout le monde que la presse joue son rôle de chien de garde en privilégiant certainement l’information et la mettre en contexte par rapport à ses conditions d’application. Encore faut-il dénoncer tous les appels de certains responsables qui voulaient revenir au contexte de censure sous prétexte qu’on est face à un péril de santé publique. La Constitution garantit, en tout cas, la liberté de la presse et interdit la censure préalable. Le rôle des médias étant aussi de combattre les fake news, ce n’est pas le rôle du gouvernement ou des autres acteurs, c’est aux médias et aux journalistes de lutter contre les contextes de désinformation.
10 ans après la révolution peut-on parler d’un modèle médiatique tunisien ?
Non je ne pense pas. Après la révolution nous avons mis en place une instance chargée du secteur qui est l’INRIC (Instance indépendante chargée de réformer l’information et la communication) qui avait dessiné les contours d’un modèle médiatique tunisien sur la base des principes de la liberté d’expression et de la presse et le droit des citoyens à l’information en conformité avec le normes internationales. Si on revient sur les recommandations contenues dans le rapport final de cette instance, si on compare ce qui a été réalisé et ce qui a été recommandé, nous sommes loin du compte. A mon avis nous avons jusque-là réalisé trois acquis majeurs depuis la révolution. Le premier étant l’insertion dans la Constitution d’articles et de principes garantissant la liberté de la presse, le droit à l’information et interdisant la censure préalable. La mise en place de la HAICA, comme instance indépendante de régulation du secteur audiovisuel, une première dans le monde arabe, constitue le deuxième acquis. Et finalement, la promulgation de la loi sur l’accès à l’information. Mais ce n’est pas encore gagné, c’est un chantier inachevé, à l’exception de ces trois avancées qui méritent d’être consolidées, pour le reste on attend toujours les nouveaux textes qui actualiseront les décrets-lois 115 et 116, normalement cela aurait été la priorité de l’ancienne législature. Nous attendons aussi la mise en place du Conseil de la presse dont nous avons constaté la nécessité puisque nous assistons aujourd’hui à une divergence profonde entre par exemple le syndicat des journalistes et les directeurs des journaux. Je m’explique, la Fédération tunisienne des directeurs des journaux en publiant la liste des sites éligibles à l’aide étatique, s’est autoproclamée une autorité de tutelle sur le secteur de la presse, ce qu’elle n’est pas, car c’est un syndicat interprofessionnel et ne peut se comporter comme un ordre professionnel qui va tenir un registre des adhérents et inclure et exclure comme elle veut, moi je pense que c’est un dérapage assez grave. Elle ne peut pas établir une liste de 44 médias numériques éligibles aux aides étatiques et exclure certains médias sérieux et d’investigation comme notamment Nawaat ou Inkyfada. Tout cela pour dire qu’il est urgent de mettre en place le Conseil de la presse. D’ailleurs j’ai une liste officielle des sites électroniques d’information qui respectent les normes établie par la Commission nationale de l’octroi de carte de journaliste professionnel et seulement quatre médias digitaux y figurent. Ce sont seulement quatre sites qui respectent les dispositions du décret-loi 115 exigeant d’employer au moins six journalistes à plein temps. Sur les 44 sites cités par la liste du FTDJ on trouve seulement quatre qui remplissent cette condition légale. Moi je me base sur la seule liste officielle établie par cette commission rattachée à la présidence du gouvernement.
Après la révolution, les différents gouvernements qui se sont succédés n’ont pas développé une vision voire une politique publique pour les médias et leurs modes de gouvernance. Ne pensez-vous pas qu’il existe une intention politique pour maintenir le secteur en état de crise perpétuelle ?
Sans aller dans les procès d’intentions, nous pouvons constater que depuis 2012, depuis l’arrêt de l’activité de l’INRIC, plusieurs gouvernements se sont succédés, mais leur point commun était le choix de laisser le secteur des médias sans aucune structure de gouvernance, il ont géré le secteur d’une manière opaque sans désigner un responsable redevable des choix et des résultats. Dans le gouvernement il n’y a pas un responsable auquel on peut demander des comptes. Aujourd’hui, si le parlement veut demander des comptes au gouvernement concernant par exemple les médias publics ils n’ont pas de responsable de tutelle. Cette situation favorise une gestion marquée par une opacité et une mauvaise gouvernance. Le gouvernement Fakhfakh a continué la même erreur, aucun responsable n’a en charge le portefeuille de l’information et des médias. Je me demande aujourd’hui, qui est en charge du secteur des médias ? Il y a un problème de gouvernance, c’est clair. En tout cas, cette situation n’est pas au service du droit des citoyens à l’information et aux contenus de qualité.
Nous évoluons depuis 2011 dans le cadre des décrets-lois 115 et 116. Faut-il accélérer la mise en place de tout un cadre légal régissant le secteur et notamment la presse électronique qui est en situation de vide juridique ?
Evidemment c’est une urgence. Normalement au lendemain de l’adoption de la Constitution en 2014, il aurait fallu faire le toilettage de tous les textes sur les libertés, sur les droits de l’homme et autres. Ce qui a été réalisé n’a pas été achevé, la révision du décret-loi 115 est entre les mains du Syndicat national des journalistes or c’est au gouvernement de le faire, je reviens toujours à la nécessité d’avoir un responsable gouvernemental chargé du dossier de la réforme des médias, il ne s’agit guère d’un retour à la censure ou aux restrictions des libertés d’expression et de la presse, mais il nous faut un vis-à-vis gouvernemental qui gère tous ces problèmes et qui va accompagner ces réformes législatives. Pour le décret-loi 116, le nouveau texte a été développé au sein de la HAICA, évidemment l’un des rôles de cette instance étant de proposer des législations, mais c’est au gouvernement de porter une nouvelle loi sur le secteur audiovisuel. En résumé, nous avons maintenant un texte chez le SNJT et un autre chez la HAICA, nous nous demandons certainement où est le gouvernement dans tout cela ?
Faut-il penser à un secrétaire d’Etat chargé du dossier des médias et de la réforme du secteur ?
J’ai toujours défendu l’idée de nommer un responsable gouvernemental avec un statut ministériel, et qui soit chargé de l’appui aux médias, et de la réforme et la transition digitale du secteur. On peut aussi confier ce secteur au ministère des Affaires culturelles comme le font beaucoup de pays. Ceci aura un avantage de désarmer ceux qui vont dire que le ministre va faire de la censure, en plus la censure est interdite par la Constitution. C’est ce qui conduit à ce que certains organismes professionnels se sont trouvés dans la situation de se comporter en autorité de tutelle du secteur alors que ce n’est pas leur rôle.
Quel rôle pour les médias publics dans ce paysage médiatique dynamique et instable ?
Les médias publics ont un rôle très important car ils n’ont pas l’excuse de manque de financements puisqu’ils sont financés par l’Etat. Ils doivent reprendre le leadership qu’ils ont perdu. Le citoyen- contribuable a le droit d’accéder à un service de qualité. Ils ne doivent pas laisser les médias privés les battre sur le terrain de l’audience ou de la vente des espaces publicitaires. Dans le monde, les médias publics qui ont subsisté ont misé sur la qualité des contenus et de l’information, nous avons droit en tant que citoyens à un service public de qualité. Je pense que c’est l’occasion pour la chaîne nationale de reprendre sa première place en offrant des produits de qualité. Je dis aussi qu’il faut appuyer les médias publics, car autrement, ce serait anticonstitutionnel, car la Constitution garantit aux citoyens le droit à l’information, et comment garantir un tel droit sans mettre en place des médias publics de qualité ?



