« Les Jardins de mon père » de l’artiste visuelle Hela Lamine : Ce qui demeure
L’artiste ne disait pas au spectateur quoi penser, mais lui suggérait de se tenir longuement face à ses aquarelles, d’en saisir les subtiles ramifications, d’en accepter la durée, voire parfois le doux inconfort, d’épouser l’esthétique de ses dessins où elle mixe les techniques et les différents supports qui les accueillent, et de parler à ce silence actif et vivace qu’elle sème tout au long de son exposition.
La Presse — Un sentiment de calme paisible (dont on garde toujours les traces) nous a habités en visitant, en décembre dernier, « Les Jardins de mon père », l’exposition de Hela Lamine à la galerie Archivart, sans conteste l’une des meilleures de l’année 2025. Un travail qui sonne comme un requiem, mais qui va au-delà pour raconter un passage, une transition, invitant à une traversée solennelle où le geste artistique prend corps de l’affect et de l’émotion.
L’artiste y sème un art du vivace, de ce qui demeure et s’enracine. Elle habite le vide et étire le temps au gré de résonances affectives et partage avec nous sa manière (très sensible et sincère) d’être au monde.
Un monde où, même si une histoire semble s’être arrêtée, la vie, obstinée, persiste encore.
À l’origine de ce travail, un événement fondateur, d’une intensité radicale, celui de la mort du père, qui a coïncidé avec la naissance de la fille. Un croisement vertigineux entre disparition et apparition, entre perte et continuité. De cette tension est née une œuvre qui joue des ambivalences non pour marquer leur opposition, mais pour habiter l’entre-deux. Pour l’artiste, la mort n’efface pas la vie, elle la prolonge autrement. Le deuil n’est plus une rupture, mais une transformation…
Dans « Les Jardins de mon père », Hela ne disait pas au spectateur quoi penser, mais lui suggérait de se tenir longuement face à ses aquarelles, d’en saisir les subtiles ramifications, d’en accepter la durée, voire parfois le doux inconfort, d’épouser l’esthétique de ses dessins où elle mixe les techniques et les différents supports qui les accueillent, et de parler à ce silence actif et vivace qu’elle sème tout au long de son exposition.
Hela est connue pour travailler essentiellement par séries, comme si elle explorait une obsession.
Chaque ensemble prend chez elle pour point de départ des figures humaines: visages, corps, fragments glanés dans le flux quotidien des images sur Internet, dans des livres, des magazines ou des journaux.
Des images déjà vues, déjà consommées, qu’elle arrache à leur contexte pour les soumettre à un long travail de déplacement et de reconfiguration, leur conférant un devenir autre, de nouvelles vies. Elle collecte, archive, découpe, dessine, dissèque, observe, recompose, puis recommence, inlassablement, dans un geste presque compulsif qui tient autant de l’archive que de l’autopsie.
Dans ce processus, le corps humain n’est ni idéalisé ni protégé. Il est mis à l’épreuve, malmené, poussé vers ses seuils (physiques, symboliques, psychiques) et parfois au-delà. Ce qui se joue dans son œuvre relève moins de la représentation que de la tension, figurant une lutte entre visibilité et disparition, reconnaissance et altération. À travers ces corps fragilisés, l’artiste interroge notre rapport contemporain à l’image, à l’exposition permanente, à la violence constante du regard. Elle révèle ce que ces figures portent encore, malgré leur usure, comme charges affectives, politiques et existentielles qui résistent à l’effacement.
Depuis quelques années, l’artiste s’est rapprochée de la nature dans une démarche à la fois contemplative et métonymique, prélevant fragments et éléments disparates comme autant de signes à observer, à recomposer. Elle se nourrit de sa botanique et de sa terre, mais aussi de son langage, de sa terminologie, de sa polysémie, cherchant à entrer en résonance avec elle à travers le dessin et diverses techniques mixtes.
En parlant de mixité des techniques, pour cette exposition, Hela a collaboré avec la jeune céramiste Fatma Ezzahra Kassebi pour la réalisation de pièces à quatre mains, dont la remarquable « Arbre de vie » (peinture sur céramique), inspirée d’un art populaire mexicain emblématique, coloré et d’une grande finesse d’exécution.
« L’idée du jardin prend racine dans la dualité entre la vie et la mort au sein de cet écosystème », explique l’artiste. « Dans un jardin, il n’y a ni vie ni mort au sens strict, il y a des graines qui tombent en terre pour donner naissance à autre chose. C’est un cycle, un mouvement qui ne s’achève jamais ».
Dans ces jardins du père, les œuvres, et plus particulièrement les aquarelles, exhalent un rythme vital palpable.
On y perçoit les battements d’un cœur fait de branches ou de terre, la circulation d’un sang devenu sève, la persistance d’un souffle assimilé au vent. Face à ces images, quelque chose se dénoue en nous, et l’on en ressort comme allégé, traversé par une sensation de lente réconciliation avec la mort… avec le vivant.