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De Chenini à Douiret : plongée au cœur de la Tunisie berbère

  • 29 janvier 13:12
  • 8 min de lecture
De Chenini à Douiret : plongée au cœur de la Tunisie berbère

Dans son nouvel ouvrage publié aux éditions Nirvana, l’écrivaine et photographe Cyrine Ben Ghachem documente un patrimoine méconnu et menacé. À travers quinze années de recherches entre les villages de Chenini et Douiret, elle révèle les traces d’une civilisation berbère millénaire, de l’océan préhistorique de Téthys aux architectures troglodytiques contemporaines. Un appel urgent à préserver ces témoignages d’une identité tunisienne en péril.

Cyrine Ben Ghachem explique que son intérêt pour le sud-est tunisien remonte à 2008, lorsqu’elle était membre du laboratoire du patrimoine à la faculté de la Manouba, sous la direction d’Abdelhamid Larguèche. « On a sillonné le pays du sud-est au nord-ouest et on a constaté que le monde de l’autochtonie a complètement été délaissé. La recherche se limite principalement au monde punique et romain, au détriment du monde numide et libyque », affirme-t-elle.

Lors de son passage sur RTCI, l’auteure souligne que cette région recèle des trésors bien antérieurs aux civilisations habituellement étudiées. « Cette région est bien plus profonde et bien plus antérieure qu’on le pense, parce qu’elle a commencé depuis l’ère de Téthys, l’océan préhistorique qui recouvrait toute cette région, laissant derrière lui des fossiles, des traces de dinosaures, d’un monde bien antérieur au nôtre », précise-t-elle.

Une dimension spirituelle méconnue

Cyrine Ben Ghachem insiste sur la dimension spirituelle de ces territoires. « Petit à petit, j’ai commencé à comprendre que cette région est principalement spirituelle. J’ai commencé à tisser des relations avec les autochtones et j’ai compris que je devais rendre hommage à ces gens-là et transmettre ce que j’ai ressenti en tant que photographe et chercheur aux générations futures », explique-t-elle.

Selon l’écrivaine, « la spiritualité dans cette région ne se dit pas, elle se respire, parce que c’est un souffle ». Elle évoque notamment la mosquée des Sept Dormants, Sabalgout, située à quelques kilomètres de Chenini. « Quand on est devant la mosquée des Sept Dormants, d’abord on cherche la baraka, mais aussi on cherche ce repos intérieur. L’âme retrouve sa juste place », affirme-t-elle.

Un patrimoine architectural unique au monde

L’ouvrage met en lumière deux villages aux destins contrastés. Chenini, selon Cyrine Ben Ghachem, « résiste encore », tandis que Douiret « est en péril et très fragile ». L’auteure précise que « la fragilité de Douiret a une autre connotation : la ruine nous parle et la pierre a une dimension humaine, il y a un côté humain dans la pierre qui est très intéressant ».

Elle souligne que « l’architecture de Chenini et de Douiret ne se regarde pas mais se ressent, parce que tout a un sens, tout répond à un besoin vital ». Ce besoin vital, l’écrivaine le résume en trois mots : « résistance, nourrir et préserver ».

Cyrine Ben Ghachem décrit une « architecture troglodytique entre deux couches calcaires, très pointue, très ingénieuse, unique au monde ». Elle mentionne également les ghorfa, ces structures de stockage omniprésentes. « Le ghorfa, c’est une philosophie de vie au sein des djebels. C’est le noyau de ce système. Mise à part sa fonction de magasinage, il a trois aspects essentiels : l’aspect économique, l’aspect social et l’aspect culturel », explique-t-elle.

Hommage aux femmes du sud-est

Au-delà du patrimoine matériel, l’auteure accorde une place centrale au patrimoine immatériel, incarné selon elle par les femmes de la région. « Pour moi, le côté immatériel, c’est plus précisément la femme amazighe du sud-est tunisien, à travers son savoir-faire, sa transmission de la langue, du tissage, et aussi de son tatouage. J’ai voulu rendre hommage à ces femmes-là, à leurs mains, à leur résistance invisible », déclare-t-elle.

Elle rappelle que « la femme amazighe transmet le savoir-faire de génération en génération », notamment à travers l’artisanat. « Le bachnou ou le barnous, il y a des codes derrière tout ça. C’est tout à fait normal que l’artisanat du sud-est tunisien reste impressionnant », affirme-t-elle.

Un héritage oublié par la recherche nationale

Cyrine Ben Ghachem déplore que « la région de Tataouine est une région oubliée ». Elle explique : « On a tendance à se concentrer sur l’Antiquité et on a oublié la partie de la protohistoire. On parle d’architecture troglodytique, d’oratoires, de spiritualité, d’un patrimoine matériel et immatériel unique. »

L’auteure mentionne également d’autres villages de la région, comme Guermessa, qu’elle qualifie de « village le plus beau mais complètement délaissé ». Elle distingue l’architecture du sud-est de celle de Matmata, expliquant qu' »on a une architecture troglodytique à l’horizontale et une architecture troglodytique à la verticale ». « Je me suis intéressée au plus près de l’architecture troglodytique du sud-est tunisien parce que Matmata a eu un spotlight, pas Tataouine. L’architecture de Tataouine, c’est une école en soi », affirme-t-elle.

Une démarche photographique fondée sur le respect

Photographe du laboratoire du patrimoine, Cyrine Ben Ghachem décrit sa méthode de travail. « Quand on a une connexion avec ces gens-là, on ne peut être que sensible et avec beaucoup de respect. Il faut être humble, très sensible et vrai. Prendre une photo, ce n’est pas juste prendre un paysage ou un sourire, c’est bien plus profond », explique-t-elle.

Elle confie avoir passé quatre à cinq ans à Douiret et précise : « Même la pierre, je la prends avec beaucoup de respect. » L’écrivaine insiste sur l’importance de la confiance : « Il faut qu’il y ait une certaine confiance entre la personne et moi. Avec la connexion que j’ai eue au sud-est tunisien avec les habitants locaux, ils m’ont adoptée. »

Cyrine Ben Ghachem relate sa découverte initiale de la région en 2009, lors d’une sortie avec Abdelhamid Larguèche et sa classe. « Je connaissais seulement Djerba. Quand je suis partie, je me suis dit : ça existe en Tunisie ? C’était le coup de foudre, c’était une connexion. Je me suis dit que j’allais approfondir ma recherche et mon identité », raconte-t-elle.

Elle décrit son émerveillement face à Chenini : « Il y a certains lieux qui te reconnaissent avant même que tu ne les découvres. Quand vous voyez les maisons troglodytiques, la montagne, quand vous entendez le silence, vous comprenez qu’il y a un monde parallèle. Je connais pas la moitié de mon pays. » Concernant Douiret, elle affirme : « La ruine et le silence, c’est la première fois. J’ai regardé Abdelhamid, je lui ai dit : qu’est-ce que je vais faire ici ? Il m’a répondu que j’allais apprendre à analyser la ruine. »

Un appel urgent à la préservation

L’ouvrage porte un message alarmant. « Ce que mon livre dit : qu’allons-nous laisser à la génération future si on n’intervient pas immédiatement ? Regardez tant qu’il est encore temps de voir. Je pense que d’ici quelques temps, ça va disparaître », avertit Cyrine Ben Ghachem.

Elle précise que « ce n’est pas un livre nostalgique, c’est un livre lucide ». À Chenini, elle mentionne que sur quinze huileries traditionnelles, « il y en a que deux qui fonctionnent jusqu’à maintenant ».

L’écrivaine a travaillé sur le sud-est tunisien depuis 2009. Elle a réalisé son master sur Douiret, puis son doctorat d’État sur Douiret et Chenini. Entre son master et son doctorat, elle a participé avec Abdelhamid Larguèche au classement des ghorfa de la région. « C’était un travail colossal », confie-t-elle.

Cyrine Ben Ghachem annonce vouloir poursuivre ses recherches. « Maintenant, je me rends compte qu’il y a une partie que j’ignorais, celle de la préhistoire, celle de Téthys, de l’océan Pacifique. Je vais creuser encore plus », déclare-t-elle. Elle projette de réaliser un documentaire sur cette dimension préhistorique.

Un potentiel touristique à développer

Cyrine Ben Ghachem évoque les perspectives de développement touristique pour la région. « Il faut qu’il y ait une immersion culturelle qui raconte l’architecture, la société amazighe, libyque, même numide. Toute cette région doit être respectée. Le touriste va prendre ce monde amazigh avec beaucoup de respect », estime-t-elle.

Elle suggère des « randonnées, une immersion avec les habitants locaux, la langue zanati qui est complètement délaissée ». L’auteure évoque également la possibilité de « randonnées mystiques », soulignant que « la région du sud-est tunisien a tout pour plaire ».

Toutefois, elle déplore que « toute la région du sud-est tunisien a une culture propre à elle mais qui n’est pas connue ni reconnue à l’échelle nationale ». Elle espère que « le tourisme local pourrait être inspiré par ce sud-est », notant que la présence touristique actuelle concerne surtout les étrangers, « pas les Tunisiens ».

Cyrine Ben Ghachem conclut en évoquant l’urgence d’un « projet d’État » pour sauver la région. « On doit sauver cette région, parce que c’est une architecture traditionnelle, une architecture vernaculaire qu’on doit préserver », insiste-t-elle.

Auteur

S. M.

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