“Nous sommes à la phase décisive qui redessinera l’ordre mondial”, alerte Ridha Chkoundali
Image : illustration IA
La guerre en cours au Moyen-Orient est entrée dans sa phase la plus critique, celle qui déterminera la configuration du futur ordre régional et, au-delà, les équilibres géopolitiques mondiaux. C’est l’analyse développée par l’économiste Ridha Chkoundali, qui estime que le contrôle du détroit d’Ormuz constitue désormais l’enjeu central du conflit opposant les États-Unis à l’Iran. Selon lui, l’issue de cette confrontation ne se limitera pas à un affrontement militaire, mais redéfinira les rapports de force économiques et stratégiques à l’échelle internationale.
Trois événements récents illustrent, selon l’analyste, l’entrée dans cette phase décisive : le ciblage de l’île iranienne de Kharg par les États-Unis, l’échec de Washington à constituer une coalition internationale pour sécuriser la navigation dans le détroit d’Ormuz, et enfin la menace d’une intervention militaire visant à contraindre Téhéran à garantir le passage des navires. Dans ce contexte, le détroit s’impose comme l’épicentre des tensions, cristallisant un affrontement où se mêlent enjeux énergétiques, militaires et économiques.
Un conflit énergétique devenu mondial
Pour Ridha Chkoundali, la nature de la guerre a profondément évolué. Initialement envisagée comme une opération militaire rapide et sans conséquences économiques majeures, elle s’est transformée en un conflit économique global dont les répercussions touchent l’ensemble des marchés internationaux. Les États-Unis cherchent à maintenir une guerre courte afin de limiter les impacts internes, tout en fragilisant la Chine en perturbant ses approvisionnements en pétrole iranien. À l’inverse, l’Iran privilégie une stratégie d’usure, visant à prolonger le conflit pour accentuer la pression économique sur Washington et ses alliés, notamment les pays du Golfe.
Dans cette configuration, le contrôle du détroit d’Ormuz apparaît comme un levier stratégique déterminant. Washington ne peut, selon l’économiste, se contenter de frappes ciblées sur des installations militaires tout en laissant l’Iran poursuivre ses exportations pétrolières, dont l’essentiel transite par l’île de Kharg. Une prise de contrôle de cette île permettrait aux États-Unis de peser directement sur les flux énergétiques mondiaux et de contraindre Téhéran à lever toute entrave à la navigation maritime.
Cependant, un tel scénario comporte des risques majeurs. Une intervention militaire directe pourrait entraîner une escalade du conflit et pousser des puissances comme la Chine à abandonner leur neutralité. Dans ce cas, le conflit dépasserait largement le cadre régional pour devenir un affrontement aux implications globales, impliquant plusieurs grandes puissances.
Deux scénarios pour un nouvel ordre géopolitique
L’issue de cette confrontation, selon Ridha Chkoundali, dépendra du camp qui parviendra à contrôler le détroit d’Ormuz. Deux scénarios majeurs se dessinent. Le premier verrait les États-Unis imposer leur domination dans la région, en s’appuyant sur l’entité sioniste comme relais stratégique, consolidant ainsi leur influence au Moyen-Orient. Le second scénario reposerait sur une victoire de l’Iran, soutenue indirectement par la Chine, ce qui conduirait à un basculement des équilibres mondiaux et à l’émergence d’un nouvel axe de puissance.
Ces perspectives s’accompagnent de conséquences politiques majeures, notamment sur la question palestinienne et sur les relations entre les pays arabes et l’entité sioniste. L’économiste estime que l’issue du conflit pourrait redéfinir durablement les alliances régionales et les orientations diplomatiques des États concernés.
Parallèlement, les marchés énergétiques restent fortement perturbés. Les frappes récentes ont entraîné une hausse du prix du Brent, qui oscille entre 101 et 103 dollars le baril, contre 70 à 73 dollars avant le déclenchement du conflit. Cette volatilité reflète l’incertitude entourant l’évolution de la situation et l’importance stratégique des flux transitant par le détroit d’Ormuz.
Des répercussions économiques lourdes pour la région et la Tunisie
Les conséquences économiques du conflit se font déjà sentir, en particulier pour les pays du Golfe, fortement dépendants des exportations énergétiques. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou encore le Qatar font face à des perturbations majeures de leurs activités économiques, tandis que d’autres économies comme celles de Bahreïn ou du Koweït subissent un ralentissement significatif.
Les États-Unis, malgré des gains temporaires liés à la hausse des prix de l’énergie, doivent faire face à des pressions inflationnistes accrues, à des perturbations des chaînes d’approvisionnement et à une augmentation des dépenses militaires. De leur côté, des pays comme l’Algérie bénéficient d’une amélioration conjoncturelle de leurs recettes, tout en restant exposés aux fluctuations des marchés internationaux, tandis que le Maroc, grâce à une économie plus diversifiée, montre une certaine résilience malgré les tensions.
Pour la Tunisie, l’impact s’annonce particulièrement préoccupant. Avec un prix du baril largement supérieur aux hypothèses retenues dans la loi de finances 2026, les pertes pourraient atteindre 6,4 milliards de dinars si les niveaux actuels se maintiennent. Cette situation exercerait une pression importante sur les finances publiques, les équilibres extérieurs et la valeur du dinar. Elle affecterait également les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger, le secteur touristique et le coût du service de la dette.
Face à cette situation, plusieurs options difficiles se présentent aux autorités, allant du report des projets publics au gel des recrutements, en passant par une révision des politiques de subvention ou des augmentations salariales. Dans tous les cas, les choix à opérer comportent des conséquences économiques et sociales significatives.
Dans ce contexte incertain, Ridha Chkoundali plaide pour une désescalade diplomatique afin d’éviter une aggravation de la crise. Il appelle également à la mise en place d’une cellule d’urgence économique regroupant les meilleures compétences nationales, chargée d’anticiper les évolutions et de proposer des mesures adaptées, notamment dans le cadre d’une loi de finances complémentaire.
Selon lui, le monde se trouve aujourd’hui à un tournant décisif, où l’issue de la bataille autour du détroit d’Ormuz pourrait non seulement redéfinir le Moyen-Orient, mais aussi façonner les contours d’un nouvel ordre mondial encore incertain.



