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Indépendance de la Tunisie: Entre négociations politiques et résistance armée

  • 20 mars 09:39
  • 7 min de lecture
Indépendance de la Tunisie: Entre négociations politiques et résistance armée

Le 20 mars 1956 ne fut pas une date ordinaire, mais un jalon décisif de l’histoire contemporaine de la Tunisie. Ce jour-là, après 75 années de domination coloniale française, la Tunisie rompait avec un passé d’assujettissement, à la faveur de la signature, à Paris, du protocole d’indépendance.

La France reconnaissait alors officiellement la pleine souveraineté de la Tunisie, sur l’ensemble de son territoire, occupé depuis le 12 mai 1881, date de la signature du Traité du Bardo instaurant le régime du protectorat.

La célébration du 70e anniversaire de l’indépendance, commémorée vendredi 20 mars 2026, invite à revenir sur un long processus de lutte, marqué par des étapes déterminantes, des dynamiques politiques complexes et une succession d’événements majeurs ayant précédé l’accession à la souveraineté.

Elle offre, également, l’occasion de puiser, au fil des générations, dans cette épopée nationale, tout en interrogeant la singularité de la démarche tunisienne, qui a alterné entre négociations graduelles et résistance populaire. Cette commémoration constitue, enfin, un moment privilégié pour dresser le bilan de sept décennies d’édification de l’Etat moderne.

Les débuts de la résistance

Selon Imed Jerbi, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de Sfax, « les Tunisiens n’ont jamais accepté la présence coloniale ». « Dès l’arrivée des troupes françaises en avril 1881, la résistance s’est organisée sans tarder ».

Dans une déclaration à l’agence Tunis Afrique Presse, l’universitaire cite notamment la bataille de Beni Bechir, déclenchée le 30 avril 1881 dans le nord-ouest du pays, ainsi que la résistance des tribus « Neffet », « Jlass », « Hemama » et « Frachich », outre celle des villages du Sahel. Autant d’épisodes marquants, témoignant d’un rejet précoce et résolu de l’occupation, a-t-il dit.

Malgré la résistance et la bravoure de ces tribus et plusieurs revers infligés aux forces françaises, la supériorité militaire de ces dernières finit par inverser le rapport de force, poussant les Tunisiens à adapter leur « tactique de combat » en conséquence.

Du militantisme culturel à l’affirmation du combat politique

Après la répression de la révolte armée des tribus, la France imposa au Bey de signer, le 8 juin 1883, la « Convention de La Marsa », lui conférant un contrôle total sur l’administration, les finances et la justice. La Tunisie bascula alors d’un statut de protectorat à celui de colonie de fait, perdant ainsi sa pleine souveraineté.

En réponse, les élites tunisiennes optèrent pour « la lutte culturelle » en multipliant les initiatives associatives, à l’instar de « la Khaldounia » et les journaux engagés tels que « El-Hadhira ». Cette dynamique déboucha le 7 février 1907 sur la création du « Mouvement de la Jeunesse Tunisienne », première structure nationale organisée, portée par une élite réformiste, diplômée du Collège Sadiki et conduite par Ali Bach Hamba.

Ce militantisme culturel, a fait observer l’universitaire, contribua à l’émergence d’une conscience politique, donnant lieu, dans les années 1920, à des revendications réformistes portées par des figures syndicalistes et politiques telles que Mohamed Ali Hammi et Abdelaziz Thâalbi, fondateur du Parti Destour.

La création de ce parti marqua un tournant décisif dans la lutte nationale, favorisant une combinaison entre culture réformiste et pensée politique moderne. Elle ouvrit la voie notamment au congrès de Ksar Hellal, organisé le 2 mars 1934, lors duquel a été lancé le Néo-Destour, dirigé par Habib Bourguiba, tout en donnant un nouvel élan au mouvement syndical national, avec la création de la Confédération générale des travailleurs tunisiens en 1937, à l’initiative de Belgacem Guenaoui.

Cette succession de faits a donné naissance à des revendications majeures : un parlement tunisien et un gouvernement national, et conduit aux événements du 9 avril 1938, réprimés dans le sang. Une date commémorée, aujourd’hui, en hommage aux martyrs de la nation.

Pour rappel, 22 Tunisiens ont été tués et plus de 150 blessés dans des manifestations anticoloniales durant ces évènements.

Selon l’universitaire Imed Jerbi, cette période a particulièrement permis de resserrer les rangs entre partis politiques et organisations nationales, dont l’Union générale tunisienne du travail, tous convaincus de l’impératif d’une indépendance totale, exprimée lors du congrès de « la Nuit du destin », tenu le 23 août 1946, qui correspond au 26 Ramadan de l’an 1365 de l’Hégire.

L’internationalisation de la cause tunisienne

L’universitaire Imed Jerbi souligne que « la dimension internationale a joué un rôle déterminant dans l’issue du combat » pour la libération nationale. La cause tunisienne a trouvé des soutiens au sein de la Ligue arabe et de l’Organisation des Nations unies. En novembre 1952, elle fut inscrite, en tant que première cause d’indépendance d’un Etat arabe, à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’ONU, à la suite d’une plainte officielle déposée par le gouvernement tunisien contre la France.

Cette percée historique intervint dans un contexte de tensions, marqué par une multiplication des arrestations de militants et le déclenchement, le 18 janvier 1952, d’une lutte armée menée par les groupes de résistance, les « fellaghas », mobilisés dans plusieurs régions du pays.

Divisions et tensions à la veille de l’indépendance

À l’approche de l’indépendance, le mouvement national connut une « phase de fracture », notamment après la signature, le 3 juin 1955 à Paris, des accords d’autonomie interne par le gouvernement de Tahar Ben Ammar.

Bien que décisifs, ces accords provoquèrent une scission au sein du Néo-Destour entre partisans, menés par Habib Bourguiba, et opposants, conduits par Salah Ben Youssef. Ces derniers jugeaient les accords de Paris « insuffisants », déclenchant ainsi une crise profonde au sein du parti.

Malgré ces tensions, les négociations menées balisèrent le terrain à l’accord de l’indépendance totale, signé le 20 mars 1956, et à la suppression du protectorat instauré en 1881, mettant ainsi fin à 75 ans de colonisation.

La fête de l’indépendance, symbole de cohésion nationale

Pour de nombreux observateurs, les fêtes nationales constituent des temps forts de convergence dans un paysage politique souvent fragmenté. Pour le sociologue Zied Ben Mohamed, la fête de l’indépendance représente « un espace symbolique » au sein duquel se construit la confiance entre les forces vices de la société, tout en agissant comme un « vecteur d’intégration sociale et d’appartenance collective ».

« Les nations fortes sont celles qui respectent leurs dates référence », à l’image des fêtes de l’indépendance ou de la République ; fondements d’une mémoire collective solide et d’un sens civique développé faisant face à toute tendance tribale étriquée, a-t-il dit.

Le sociologue Zied Ben Mahmoud appelle les institutions des archives ainsi que l’Institut supérieur de l’histoire du mouvement national à publier leurs recherches, notamment via les supports numériques, pour permettre à tous les Tunisiens d’accéder, équitablement, à l’histoire du mouvement national, alliant lutte armée et négociations politiques.

Il a critiqué une approche académique jugée « trop centrée sur l’action politique », au détriment de figures de la résistance armée, comme Tahar Lassoued, éminent chef des fellagas, ou la militante « Khadhra », une fellagha originaire de Gabès ayant participé à la résistance armée. Ces deux figures de la lutte de libération nationale n’ont pas bénéficié suffisamment de l’intérêt des académiciens, a-t-il regretté.

Il a appelé à accorder à tous les militants nationalistes le même intérêt académique afin que l’histoire de l’indépendance ne devienne pas en un récit écrit par les seuls vainqueurs.

Auteur

La Presse avec TAP

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