Le constat est réel pour les Tunisiens : on a beau stabiliser le taux d’inflation, les méfaits de la cherté de la vie continuent de retentir négativement sur le quotidien du citoyen. Le taux d’inflation a beau passer à 4.8% en ce début d’année 2026, le pouvoir d’achat ne s’est pas amélioré pour autant. Et même si l’État a mis en place une stratégie pour maintenir l’inflation autour de 5,3 % pour toute l’année 2026 afin de protéger le pouvoir d’achat, l’objectif n’est pas encore atteint… Moult Tunisiens se plaignent toujours de ne pas pouvoir joindre les deux bouts… M. Ridha Chkoundali, professeur universitaire et expert en économie s’est justement penché sur la question.
Dans une analyse qu’il a publiée hier, jeudi 12 février sur sa page Facebook, l’économiste a indiqué que même si le taux d’inflation actuel constitue son niveau le plus bas depuis mars 2021, la dégradation du niveau de vie subie par le citoyen tunisien ces dernières années continue d’être de mise. Il explique dans cet ordre d’idées qu’à eux seuls, les chiffres officiels de l’inflation en tant qu’indicateurs ne reflètent pas pleinement la profondeur des mutations socio-économiques survenues depuis 2015 et dont le rythme s’est intensifié après juillet 2021.
Tout en s’appuyant sur les données de l’Institut National de la Statistique (INS) qui utilisent l’année 2015 comme année de base pour le calcul de l’indice des prix, l’expert a rappelé que conformément aux données officielles, entre janvier 2015 et janvier 2026, le taux d’inflation est passé d’environ 5 % pour culminer à 10,3 % en mai 2023, avant de refluer progressivement vers 4,8 % en janvier 2026. Toutefois, rétorque-t-il, ce recul ne traduit pas une amélioration réelle du pouvoir d’achat, mais plutôt une décélération du rythme de hausse des prix, qui avaient atteint des propensions hélasirréversibles. « L’inflation doit s’évaluer par la capacité de la société à en absorber les chocs, et non par son simple pourcentage de variation », a-t-il écrit.
Fossé entre chiffres et réalité vécue
Poursuivant son analyse, M. Chkoundali a indiqué que si l’on segmente cette période en fonction du basculement de l’approche économique en juillet 2021, on constate que durant la phase 2015-2022 et malgré une inflation annuelle moyenne d’environ 6,6 %, le choc social est resté relativement contenu. Cela s’explique par le maintien de certains mécanismes d’ajustement, tels que les subventions, les augmentationssalariales périodiques ou l’expansion de la consommation des ménages via l’endettement bancaire.
Cependant, après 2022, précise-t-il, « la nature du phénomène a changé, l’inflation a grimpé à une moyenne annuelle de près de 8 %, se concentrant davantage sur les produits de base. Ce basculement s’est produit dans un contexte marqué par le ralentissement de la croissance, le recul de l’investissement et la hausse du chômage, parallèlement à une réduction de la capacité d’adaptation de l’État et des ménages ».
Ridha Chkoundali s’est également arrêté sur la nature de l’indice général des prix à la consommation, expliquant qu’il amalgame des produits subventionnés, des produits non essentiels et des services qui ne constituent pas une priorité pour la majorité des ménages. Ce mélange induit ce qu’il qualifie « d’atténuation statistique » de la cherté de la vie. En passant à ce qu’il nomme « l’inflation du vécu », liée au panier de consommation citoyen représentant environ 62,5 % des dépenses mensuelles, il a mis en avant une réalité différente ayant émergé : les produits alimentaires de base, le loyer, la santé, l’éducation et le transport ont enregistré des hausses notables et continues. Dès lors, il explique que même si cette seconde période de forte inflation soit plus courte, son impact a hélas été plus violent car elle s’était inscrits dans un contexte de fragilité économique.
Ainsi, une simple comparaison temporelle s’avère insuffisante selon l’expert dans la mesure où « une année de forte inflation dans une économie affaiblie est bien plus dévastatrice pour le pouvoir d’achat que plusieurs années d’inflation modérée dans une économie équilibrée ».
L’économiste poursuit en expliquant que le problème réside dans la nature même de l’Indice des Prix à la Consommation (IPC) utilisé pour mesurer l’inflation. « Cet indice agrège des produits subventionnés, des articles non essentiels et des services qui ne constituent pas une priorité budgétaire pour la majorité des foyers, ce qui donne une « atténuation statistique » mais loin d’être réellement ressentie.
« Les produits alimentaires de base (viandes, légumes, fruits), l’habillement, ainsi que les dépenses contraintes (loyer, santé, éducation) ont connu des hausses massives et continues. La majeure partie du revenu est dépensé pour les nécessités vitales, au détriment de l’épargne, de l’amélioration du niveau de vie ou de l’investissement dans le capital humain », note-t-il.
Revenus non conformes
Concernant les salaires, Ridha Chkoundali a précisé qu’en se basant sur l’évolution des chiffres officiels de l’inflation, un salarié qui percevait 500 dinars par mois en janvier 2015 devrait toucher environ 966 dinars en janvier 2026 pour maintenir le même pouvoir d’achat. De même, celui qui gagnait 1 000 dinars nécessiterait environ 1 933 dinars, et celui à 1 500 dinars devrait percevoir près de 2 899 dinars.
Toutefois, en appliquant ce qu’il a nommé « l’inflation du vécu » liée aux produits de base, « ces chiffres doivent être davantage revus à la hausse pour que le salaire de 500 dinars devrait atteindre environ 1 041 dinars, celui de 1000 dinars environ 2083 dinars, et celui de 1500 dinars plus de 3100 dinars ». Il a estimé que l’écart entre ces niveaux théoriques et les salaires effectifs explique la chute brutale du pouvoir d’achat, soulignant que le salarié tunisien n’a pas seulement subi un gel des salaires, mais une réduction occulte de son salaire réel année après année.
« En somme, pour le citoyen, les augmentations les plus lourdes touchent l’alimentation quotidienne, le logement, la santé et le transport : des dépenses qu’il est impossible de différer. Ici, l’inflation cesse d’être un simple agrégat économique pour devenir une pression sociale permanente, forçant les familles à réorganiser leurs priorités, non pas pour progresser, mais pour assurer leur simple survie », a-t-il écrit.
Dessous économiques
Sur le plan économique, M. Chkoundali a imputé cette trajectoire à une série de déséquilibres, notamment la hausse des coûts de production, l’augmentation des prix à l’importation, la dépréciation du dinar, ainsi que la faiblesse de la production et de l’investissement, outre l’essoufflement des politiques de soutien aux revenus. Il a considéré que l’inflation en Tunisie n’est pas uniquement le fruit de facteurs monétaires, mais le reflet d’une défaillance du modèle de croissance.
« Ce cycle inflationniste révèle une faille profonde du modèle de croissance. En Tunisie, l’inflation ne résulte pas uniquement d’une expansion de la masse monétaire ou d’un recours excessif de l’État aux crédits de la Banque Centrale de Tunisie, mais aussi d’un déclin de la production, de la chute de l’investissement et de la perte de valeur de la monnaie nationale. En l’absence d’une croissance réelle créatrice de richesse et d’emplois, l’inflation s’est muée en une taxe indirecte quotidienne pour le citoyen, sans aucune contrepartie en termes de services publics ou de perspectives économiques », a-t-il laissé lire.
La classe moyenne s’érode
Sur le plan social, il a indiqué que l’inflation a contribué à une recomposition silencieuse de la structure sociale, marquée par l’érosion de la classe moyenne et son recours croissant à l’endettement. « La classe moyenne, historiquement garante de la stabilité sociale, perd sa capacité à jouer ce rôle protecteur. Son épargne s’érode, sa dépendance au crédit augmente et sa consommation qualitative dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la culture s’effondre.
Parallèlement, la précarité s’étend, touchant non seulement les populations les plus pauvres mais aussi des segments autrefois jugés stables. L’inflation devient alors un vecteur de désintégration sociale car elle ne répartit pas les charges équitablement, mais frappe de plein fouet ceux qui dépendent de revenus fixes. Ce contexte a érodé la classe moyenne, a élargit l’éventail de la vulnérabilité et a accentué le recours à l’endettement tandis que l’économie informelle s’impose de plus en plus comme un mécanisme de survie ».
Cette trajectoire inflationniste, résume l’expert, a révélé les limites de l’approche privilégiant les équilibres macro-financiers au détriment de politiques claires de revenus.
« La stabilité des agrégats majeurs ne se traduit pas automatiquement par une stabilité sociale si elle ne s’accompagne pas d’un cadre redistribuant équitablement le coût de l’ajustement. L’absence d’un tel cadre fait de l’inflation bien plus qu’un simple phénomène économique ! Elle devient une source de tension latente entre l’État et la société, sapant la confiance envers la pertinence des chiffres officiels lorsqu’ils ne reflètent plus la réalité vécue. Parce quel’évolution de l’inflation en Tunisie durant les onze dernières années, démontre que nous ne faisons pas face à une crise de cherté passagère, mais à une mutation structurelle du rapport entre salaires, prix et État », note-t-il.
Nouveau contrat social
L’économiste a conclu son analyse en indiquant que le recul conjoncturel du taux d’inflation ne suffit pas à convaincre le citoyen d’une amélioration de sa situation tant que son pouvoir d’achat dégradé n’a pas été restauré et qu’un nouveau contrat social, liant travail, production et vie digne, n’a pas été refondé.
« Sans nouveau contrat social l’inflation, même à des niveaux dits bas, demeurera un facteur d’érosion quotidienne des revenus et une source permanente de frustration sociale. Nous ne vivons pas une simple flambée des prix éphémère, mais un processus structurel de dégradation du revenu réel.
L’inflation est désormais une expérience quotidienne subie au marché, dans les loyers, les frais de santé et d’éducation, et estbien plus qu’un simple indicateur publié dans des communiqués officiels. Sans une révision globale des politiques de revenus, un ciblage efficace des subventions vers les catégories réellement sinistrées et une indexation des salaires sur le coût de la vie réel, toute baisse de l’inflation restera sans impact tangible sur le quotidien des Tunisiens ».