Si les risques et les incidences de la guerre au Moyen-Orient ont été bien étayés aussi bien au niveau global que régional et national, les opportunités que présente le bouleversement géostratégique qui en découle n’ont pas eu le même écho, du fait des incertitudes, du manque de visibilité et de l’existence de nombreux paramètres parfois contradictoires, rendant difficile tout pronostic ou projections à long terme.
La Presse — Lors d’une table ronde, tenue récemment en ligne, en présence de figures familières de la place, dont Fayçal Derbel, Maher Kallel et Kamal Ben Younes, la question de « convertir les menaces en opportunités » a été soulevée dans sa dimension tunisienne, mais aussi maghrébine, malgré les disparités du contexte politique propre à chaque pays et les rapports de dépendance/indépendance par rapport à l’énergie fossile, aussi divergents soient-ils.
Certes, un pays à balance énergétique déficitaire comme la Tunisie n’a pas les mêmes atouts que ses voisins producteurs nets de gaz et de pétrole, mais cela ne signifie pas l’inexistence de marges de manœuvre pour, d’un côté, amortir l’impact du choc pétrolier et tout ce qui va avec en termes d’inflation importée, d’augmentation des frais et de sécurité alimentaire et pour, d’un autre côté, fructifier certains atouts à même de générer une plus-value susceptible de compenser les pertes dues au renchérissement des matières premières.
La question a été amplement analysée par l’expert international et ancien député Fayçal Derbel qui a évoqué un contexte propice pour accélérer les réformes avec un package de 10 recommandations, dont certains sont à mettre en œuvre dans l’immédiat pour absorber le choc, comme la mise en place d’un plan de continuité des activités, l’ajustement des prix, la protection des secteurs productifs, la promotion du télétravail et du covoiturage, la création d’une cellule de crise…
Il a, dans cet ordre d’idées, évoqué la possibilité d’une redirection des flux touristiques, dans la mesure où la proximité relative de la Tunisie de l’Europe (l’un des principaux marchés émetteurs) pourrait attirer un tourisme haut de gamme, habituellement orienté vers les destinations lointaines, en misant sur les coût du voyage, mais aussi en adaptant l’offre par rapport aux exigences de la clientèle. La hausse des prix du carburant et l’obligation de faire des économies au niveau des pays émetteurs pourraient servir d’aide au changement de décision de voyage, s’accorde-t-on à dire à ce niveau.
A moyen terme, d’autres mesures devraient être envisagées selon Fayçal Derbel, pour mieux diversifier l’économie, réduire les risques, renforcer les compétences, consolider la croissance, etc.
L’opportunité Maghreb
Au regard des récents développements concernant le Sahara occidental, passé sous tutelle marocaine et provoquant une grande insatisfaction côté algérien, le contexte n’était probablement pas opportun d’évoquer le Maghreb comme opportunité pour affronter collectivement les incidences de la guerre au Moyen-Orient.
Toutefois, l’heure serait propice, selon certains intervenants, pour aller de l’avant, ne serait-ce qu’en séparant le processus politique de la coopération économique, recommande-t-on, ou, à la limite, essayer de s’entendre sur un minimum de questions bénéfiques de façon horizontale aux peuples de la rive sud de la Méditerranée, au regard notamment des mutations stratégiques côté européen.
L’on considère qu’il est toujours mieux d’affronter les défis globaux en groupe que tout seul… L’acteur de la société civile Moncef Sellimi, intervenant depuis Bonn (Allemagne), a souligné deux aspects majeurs à prendre en compte à ce niveau.
L’Europe, qui essuie déjà de lourdes pertes en raison de l’augmentation des cours du pétrole, veut, coûte que coûte, sécuriser son approvisionnement en énergie le plus rapidement et le plus durablement possible en contournant les zones de tensions au Moyen-Orient.
D’autre part, les différends entre les pays européens de l’Otan avec les Etats-Unis pourraient déboucher non seulement sur un renforcement du compter-sur-soi pour assurer sa propre défense, mais également sur de nouveaux partenariats, surtout si les rapports avec les pays du Golfe perpétuent dans l’incertitude.
Le Maghreb se présente, en conséquence, comme « un maillon important dans la région », quoique en soi, les pays maghrébins auraient à « clarifier » certains aspects, selon Sellimi. L’évolution dans un sens ou un autre dépendrait des signaux émis par les pays maghrébins eux-mêmes.
Sur le plan énergétique, la Libye dispose de ressources importantes de pétrole en mesure de répondre aux besoins de l’Europe, malgré certaines difficultés (surmontables) au niveau politique et des infrastructures. Aussi, l’Algérie, en engageant de gros chantiers de transport de marchandises et d’énergie ouvrant aussi bien sur l’Europe que sur les pays du Sahel africain, pourrait à terme jouer le rôle de carrefour énergétique régional prometteur aussi bien pour l’Europe que pour les pays voisins. L’ambition de travailler davantage avec l’Afrique est un dénominateur commun de Rabat à Tripoli.
D’où la possibilité pour le Maghreb d’entrer dans une nouvelle phase, avec de nouvelles cartes en sa possession et un poids plus conséquent au niveau des négociations, lui permettant de se forger une position dans les nouveaux équilibres qui se dessinent.
Autrement, le coût du non-Maghreb pourrait être « beaucoup plus élevé » que les estimations antérieures de 2 à 3 % du PIB de chacun des pays de la région.



