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Comprendre le phénomène de la mendicité en Tunisie : Derrière la mendicité de rue, l’ombre des filières d’exploitation

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  • 6 avril 20:23
  • 10 min de lecture
Comprendre le phénomène de la mendicité en Tunisie : Derrière la mendicité de rue, l’ombre des filières d’exploitation

Aux abords des mosquées, des banques ou aux feux rouges, les mêmes visages reviennent, jour après jour. Derrière ces scènes familières, la réalité est troublante.

Certains mendient par nécessité, d’autres semblent pris dans des circuits organisés qui exploitent de jeunes enfants, les projetant prématurément dans la violence de la rue.

La Presse — Les mendiants sont de plus en plus nombreux dans nos rues, et d’aucuns ne l’ignorent, la plupart ne sont pas véritablement dans le besoin, certains ayant même érigé cette pratique en activité fort rentable. On les croise partout. Leur ingéniosité est sans limite, à commencer par ces déguisements en personnes handicapées, se déplaçant en chaise roulante ou à l’aide de béquilles, comme frappés d’infirmité.  Certes, il serait injuste de généraliser, tant certains vivent dans une extrême pauvreté et se trouvent contraints, faute d’alternative, de recourir à la mendicité.

Mais le plus grave, dans tout cela, survient lorsque la mendicité est organisée par des réseaux criminels menant à l’exploitation et à la traite d’êtres humains, entraînant des enfants des deux sexes dans une aventure funeste qui façonnera toute leur existence et les égarera dans les méandres de ce labyrinthe. Plus inquiétant encore, le passage de la mendicité à la criminalité semble alors devenir inéluctable.

Pour mieux clarifier les enjeux, il est question dans notre reportage de mettre l’accent sur les faux mendiants et la mendicité organisée, enrôlant des fillettes et des garçonnets. Un phénomène susceptible de conduire à d’autres problèmes plus graves dans un tissu social déjà sous tension.

A proximité des mosquées, des pharmacies et des banques : scènes quotidiennes de détresse ou de mise en scène ?

Dans la banlieue nord de Tunis, de La Goulette au Kram, en passant par Kheireddine, les visages des mendiants finissent par devenir familiers. À force de passer devant les mêmes carrefours ou les mêmes trottoirs, on reconnaît ces femmes, ces hommes, et surtout ces enfants qu’ils tiennent contre eux, ce bébé qui dort malgré le brouhaha des lieux, ce garçonnet ou cette fillette, embarqués dès leur  prime enfance, dans un quotidien fait d’attente et d’exposition à la rue. La mendicité s’apparente ainsi à un triste et banal décor auquel on s’est habitué, qui change selon l’emplacement, dont le prix demeure immuable, payé par les enfants en bas âge.

Pour ce qui est des faux mendiants, disons qu’ils savent parfaitement où se présenter et choisissent avec soin les lieux les plus propices. Ils sont devant les pharmacies ou les distributeurs au moment du versement des salaires, ou encore aux abords des mosquées chaque vendredi. Certains vont jusqu’à se déplacer en groupe, en taxi, d’un lieu de prière à un autre, suivant le flux des fidèles.

Lors d’une observation menée vendredi dernier entre La Goulette et Le Kram, la concentration de la mendicité s’est révélée frappante. Plus de soixante personnes, hommes, femmes et enfants de tous âges, ont été recensées aux abords de seulement cinq mosquées.

Toutefois, les imams observent une certaine réserve face à ce phénomène. Lors du prêche du vendredi, ils recommandent de faire preuve de discernement dans l’octroi de l’aumône, en privilégiant les personnes réellement dans le besoin, notamment celles qui, par dignité, s’abstiennent de solliciter l’aide d’autrui. A l’intérieur des mosquées, la mendicité n’est nullement autorisée, nous explique l’un des imams qu’on a contacté à cet effet.

Dans la banlieue nord, comme d’ailleurs dans d’autres communes au Grand-Tunis, la mendicité obéit toutefois à une forme de saisonnalité. À certaines périodes, leur nombre se réduit comme peau de chagrin. Comme dans le commerce, il existe des périodes creuses où, presque par miracle, ils disparaissent des rues. Leur présence semble surtout étroitement liée à la situation financière des citoyens, ce qui explique leur concentration accrue aux abords des banques à la fin du mois, au moment du versement des salaires et des pensions.

Trottoirs disputés : la bataille pour les meilleurs emplacements

Ce qui est frappant, c’est aussi l’état dans lequel beaucoup apparaissent. Enveloppés dans des habits en loque, corps amaigris, accompagnés souvent de leurs enfants mal couverts. Une image de grande précarité qui touche immédiatement. Mais pour certains habitants, une question revient, lancinante : est-ce uniquement la pauvreté, ou bien une manière d’accentuer la misère pour susciter davantage de compassion ? 

Le plus souvent, la présence de ces mendiants avec leurs enfants laisse un sentiment partagé. Entre compassion sincère et malaise diffus, les habitants oscillent. Car au-delà des pièces données ou refusées, ce sont surtout ces enfants, silencieux témoins de la rue, qui restent dans les esprits bien après que l’on ait poursuivi son chemin. Il y a aussi ce devoir religieux qui nous incite à venir en aide aux nécessiteux.

Un autre fait mérite d’être relevé. Les mendiants semblent se répartir l’espace en véritables territoires, qu’ils refusent de quitter. Dans bien des cas, l’arrivée d’un nouveau venu sur une zone déjà occupée déclenche de vives tensions, allant parfois jusqu’à des altercations physiques. 

Ainsi, devant une pâtisserie bien connue à Khereddine, une altercation a récemment opposé une femme et un homme, tous deux d’un âge avancé, illustrant la rudesse de cette concurrence de rue.

En revanche, cette logique ne s’applique pas à ceux qui pratiquent la mendicité itinérante. Ces derniers arpentent notamment l’avenue Habib Bourguiba, multipliant supplications, plaintes ou prières pour émouvoir les passants. Chacun développe ainsi sa propre méthode voire son approche particulière.

Les nouveaux venus dans ces trois communes sont d’ailleurs facilement repérables, à l’image de cette vieille dame aperçue ces derniers jours. Âgée de plus de 80 ans, elle évolue dans un périmètre restreint. Elle se montre particulièrement attentive lorsqu’on lui donne de l’argent, prenant soin, à chaque fois, de recompter minutieusement les sommes reçues. Sa présence suscite des interrogations chez les habitants de cette commune. Ils se demandent surtout comment est-elle arrivée là ? Tout porte à croire, au vu de son âge très avancé, qu’une tierce personne la dépose sur place.

Démanteler les réseaux plutôt que punir la rue : nouvelle stratégie contre la mendicité

Des campagnes sécuritaires sont  menées, de manière ponctuelle, dans le cadre de la prévention de la criminalité et des atteintes à l’ordre public, ciblant notamment le phénomène de la mendicité, devenu de plus en plus visible dans l’espace urbain.

A ce titre, le colonel Imed Mamacha, porte-parole de la Direction générale de la sécurité nationale, a annoncé l’arrestation en février 2025 de 209 enfants impliqués dans la mendicité, ainsi que de six étrangers. Il a précisé que le nombre de personnes poursuivies pour trafic d’êtres humains a presque doublé en 2024, passant de 57 à 107. Le colonel  Mamacha  a insisté sur le fait que les efforts des forces de l’ordre se poursuivent pour endiguer ce phénomène, tout en soulignant que la lutte ne se limite pas à la seule dimension sécuritaire.

Les faux mendiants recourent aujourd’hui à divers stratagèmes pour obtenir de l’argent facilement. Ainsi, les unités de sécurité de Msaken ont récemment interpellé un individu qui, à chaque occasion, arrivait en voiture, se déguisait en mendiant et sollicitait de l’argent. Il a été arrêté en possession d’une somme d’argent.

A ce titre, un changement semble s’opérer dans l’approche adoptée par les unités sécuritaires. Au-delà des campagnes menées, un travail de fond est désormais engagé pour remonter les filières organisées qui exploitent la mendicité. Dans leur viseur, des réseaux structurés qui instrumentalisent des mineurs et des personnes âgées, les contraignant à mendier afin d’en tirer profit. Cette démarche, axée sur le démantèlement de ces réseaux et l’identification de leurs responsables, traduit une volonté de s’attaquer aux racines et donc aux causes profondes du phénomène plutôt qu’à ses seules manifestations visibles.

Les réponses sociales à l’épreuve

Une étude exploratoire, fondée sur des enquêtes de terrain menées en Tunisie en 2023, met en lumière une réalité souvent méconnue du grand public : seuls 15 % des mendiants seraient réellement en situation de détresse, tandis que la majorité évoluerait dans des circuits organisés où la mendicité devient une activité à part entière, tournée vers des gains rapides.

Dans le Grand Tunis, le phénomène est particulièrement visible. Selon la même étude, on y recense près de 4 000 mendiants, dont environ 60 % de femmes. Derrière ces chiffres, des pratiques qui interrogent car certains parviennent à générer des revenus journaliers relativement élevés, brouillant ainsi la frontière entre nécessité et exploitation opportuniste.

Cette réalité traduit une évolution préoccupante. Si la mendicité reste, dans certains cas, le reflet d’une précarité bien réelle, elle semble, dans d’autres, s’inscrire dans des logiques de réseaux organisés, où la vulnérabilité humaine est instrumentalisée, notamment celle des enfants et des personnes âgées. Face à cette situation, l’enjeu est délicat car il s’agit à la fois de ne pas détourner le regard de ceux qui souffrent réellement, tout en empêchant que la solidarité des citoyens ne soit exploitée à des fins de profit par des bandes organisées.

Certes, on ne peut parler de l’absence de réaction structurelle des autorités sur le plan social. Des programmes d’aide viennent soutenir les familles vulnérables et protéger l’enfance, cherchant à s’attaquer aux causes économiques du phénomène. Certaines initiatives se concentrent particulièrement sur la mendicité des mineurs, avec l’implication d’organismes spécialisés dans la lutte contre l’exploitation des personnes vulnérables.

A ce propos un récent rapport de la Banque Mondiale (BM), publié en novembre 2025, met en lumière le système tunisien de protection sociale, en soulignant le rôle central du programme de transferts monétaires AMEN, qui a triplé sa couverture au cours de la dernière décennie pour toucher environ 10 % de la population et contribuer à réduire pauvreté et inégalités. 

« La Tunisie a réalisé d’importants progrès en matière de couverture en faveur des plus pauvres », souligne Alexandre Arrobbio, le représentant résident de la BM pour la Tunisie. « Conformément à l’accent que notre partenariat avec la Tunisie met sur le capital humain et la résilience, améliorer l’efficacité et l’équité des filets de protection sociale pourrait réduire les inégalités et stimuler l’inclusion économique des ménages vulnérables ».

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Auteur

Samir DRIDI

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