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Rapport de la Cour des comptes: Moez Soussi analyse les dessous complexes des entreprises publiques

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  • 13 janvier 18:17
  • 9 min de lecture
Rapport de la Cour des comptes: Moez Soussi analyse les dessous complexes des entreprises publiques

Les travaux de contrôle menés par la Cour ont mis en évidence de nombreuses défaillances budgétaires. En effet, à elles seules, onze structures publiques ont enregistré des pertes estimées à environ 1 070 millions de dinars. Et parmi ces structures déficitaires figure, sans surprise, la compagnie aérienne nationale, Tunisair, dont les pertes ont été évaluées à plus de 316 millions de dinars. L’Office de la marine marchande et des ports (OMMP) y figure aussi avec des pertes avoisinant 291 millions de dinars.

Parmi les causes évoquées de ces déficits, l’on a cité le versement, sans fondements, de salaires, primes et indemnités et la faiblesse des mécanismes de contrôle et de suivi.

Après avoir reçu le rapport annuel de la part de Mme Fadhila Gargouri, première vice-présidente de la Cour des comptes, le Président de la
République, Kaïs Saïed, a qualifié les chiffres d’alarmants, indiquant que cela reflète l’ampleur de la dévastation et du sabotage systématique. Il a mis l’accent sur la nécessité de poursuivre juridiquement les responsables pour contrer une corruption qui s’est profondément enracinée dans de nombreux rouages de l’État. “Le peuple tunisien est en droit de récupérer l’intégralité de ses fonds : les rapports sont importants, mais ce qui l’est davantage encore, ce sont les mesures, effets et résultats juridiques qui doivent en découler”, a dit le Président tout en évoquant la nécessité de réviser plusieurs textes législatifs et d’éliminer les causes ayant conduit à une situation qui ne saurait perdurer. Le Chef de l’État a rappelé dans ce sens qu’il est du droit du peuple d’exiger des comptes et des poursuites, puisqu’il s’agit de ses fonds qui ont été spoliés et de ses droits qui ont été confisqués.
Cependant si une lecture première nous pousse à pointer la corruption et la mauvaise gestion du doigt, Moez Soussi, professeur en économie, trouve le problème bien plus complexe. Invité aujourd’hui, mardi 13 janvier 2026 au plateau d’Express fm, l’expert en économie trouve injuste qu’on n’évoque que l’exemple de Tunisair et de l’Office de la marine marchande et des ports tant cela s’avère assez réducteur.

68 entreprises absentes du rapport

Soussi qualifie la situation de complexe et indique que cette complexité est née suite à un cumul de problèmes irrésolus. “Certes les mauvaises gestions, la corruption et la malversation y sont sûrement pour grand-chose et la justice doit agir pour sanctionner les responsables, mais à mon sens les dessous sont bien plus profonds”, note-t-il. Et d’ajouter que nous comptons environ 110 structures publiques alors que l’annexe du rapport publié n’évoque pas plus de 42 structures.

“ Si le rapport se limite à 42 entreprises, on en déduit que les 68 structures absentes ne disposent même pas de compte financier ! De plus, il existe un décalage manifeste dans les dates des publications qui ne sont pas du tout actuelles ! Et avec de pareilles données, on ne peut pas analyser la situation de façon juste”, note-t-il, tout en ajoutant qu’il faut d’abord comprendre qu’il existe deux types de structures publiques.

Les premières sont soumises à la loi de la compétitivité économique à l’instar des banques publiques, alors que les deuxièmes ne sont pas soumises à la compétitivité et ne peuvent aucunement s’affranchir des politiques de l’Etat comme c’est le cas par exemple de la STEG et de la SONEDE.

“Ces deux entreprises n’évoluent pas dans une logique de gain économique tant elles sont appelées à approvisionner toutes les structures du pays en électricité, en gaz et en eau potable ! Elles ont donc une vocation bien plus sociale et politique qu’économique”, note-t-il, expliquant l’impact de la qualité même de l’entreprise sur la restriction de ses gains.
“Par ailleurs, ajoute-t-il, l’on parle d’entreprise publique ou d’établissement public. Ce dernier, comme l’ONAS, l’UTAP, la Poste, etc. est, de par sa nature, soumis à l’intervention directe de l’Etat qui lui impose la politique générale et le prix de la vente de ses produits ou services. Les entreprises publiques, en revanche, ont une plus grande marge de liberté et d’indépendance”.

Dettes croisées

Pour l’expert, la situation déficitaire a commencé par les dettes croisées. C’est-à-dire lorsqu’une entreprise publique est à la fois endettée envers l’Etat et que l’Etat est à son tour redevable de payer des dus à cette entreprise.
Et M. Soussi d’expliquer : “c’est par exemple le cas de la STEG. En 2023, et selon l’annexe 9, l’Etat devait 3974,1 millions de dinars à la STEG ! Les citoyens devaient aussi environ 2000 millions de dinars à la STEG soit environ le 1/3 de la dette de l’Etat. En parallèle, la STEG est à son tour redevable de payer 26,8 millions de dinars à l’Etat. Pour le cas de la SONEDE, l’Etat lui doit 809,2 millions de dinars et la SONEDE doit de son côté 61,3 millions de dinars à l’Etat. De même pour la Société Tunisienne des Industries et de Raffinage (STIR) qui, soit dit en passant, est l’entreprise qui souffre des plus grands déficits estimés à 1200 millions de dinars. La STIR doit 101 millions de dinars à l’Etat et l’Etat lui doit à son tour 784,7 MD.
Ces dettes croisées sont à l’origine de tout. Car le fait que l’Etat soit redevable de sommes aussi grandes aux structures publiques, ceci rend le cycle d’exploitation boiteux tant ces entreprises ne peuvent pas récupérer leurs dus et se retrouvent donc souvent sans capital suffisant pour payer les frais, les fournisseurs, etc. Pour y remédier, l’Etat leur verse une indemnisation sauf que celle-ci accuse toujours un retard puisque l’Etat aussi n’a pas suffisamment de ressources. Et c’est ce cercle vicieux qui a instauré la logique de pertes”, estime-t-il.

Manque de budget

“A contrario, cite-t-il, certaines entreprises publiques ne portent pas du tout de responsabilité dans leurs résultats déficitaires. C’est par exemple le cas du Régie Nationale du Tabac et des Allumettes (RNTA). Son cas est différent étant donné que l’entreprise vend des produits taxés. Sauf que 60% du prix de la taxation sur les produits reviennent de facto à l’État et sont directement versés dans la trésorerie. Cependant, une fois dans la trésorerie, ces revenus sont inclus dans le budget de l’Etat. Et si on ne dispose pas de quoi payer les dépenses de l’Etat notamment les pensions des retraités, l’Etat est forcé de grignoter dans la trésorerie couvrir ces dépenses dont les salaires, les subventions, les pensions, etc. ».

Toute cette situation, explique encore M. Soussi, oblige les structures publiques à demander des prêts bancaires et se retrouvent donc davantage plus endettées ! Dès lors, si nous connaissons ces dessous, nous ne pouvons pas réduire les raisons du déficit seulement à la mauvaise gestion. Celle-ci y est certes pour quelque chose, mais il ne s’agit pas de la seule raison. Les dessous sont complexes et entremêlés ».

Révision globale

Pour ce qui est des solutions, M. Soussi dit que les Tunisiens ne doivent d’abord pas se montrer ingrats envers les structures publiques qui, à un moment donné, ont réalisé de véritables prouesses.

“Durant les années 60 et 70 ces entreprises étaient des fleurons de modernité et faisaient notre fierté. Aujourd’hui le monde a changé et évolue à une vitesse vertigineuse, les données ont changé, le business-model a changé et le marché a changé ! Ces structures qui souffrent déjà d’une situation de défaillance ont du mal à suivre le mouvement. Et si on veut les sauver, il va falloir, certes, une révision de la structure même de ces entreprises, de leur stratégie et de leur mode de gouvernance, mais il faut, à mon sens, commencer par rassembler les dettes et procéder par le système de compensation. D’ailleurs si on le fait, il ne restera plus qu’un manque de 500 millions de dinars, ce qui est très gérable”.

Jusqu’à un passé plus ou moins récent, les choses n’étaient vraiment roses, mais ces entreprises arrivaient à s’en sortir tant bien que mal. Avant janvier 2011, les caisses de l’Etat n’étaient pas vides. Avant 2011, la charge de la masse salariale n’était pas aussi importante. Avant 2011, les entreprises publiques n’étaient pas aussi déficitaires. Avant 2011 les Caisses nationales n’étaient pas endettées.

M. Soussi doit avoir raison de pointer du doigt le cumul des problèmes. Et il faut appeler un chat, un chat, ces problèmes-là n’ont commencé à s’entasser que durant la décennie sombre. Une décennie où on n’a pas cessé d’aspirer la trésorerie en guise de compensations. Une décennie où on distribuait les postes selon les allégeances partisanes. Une décennie où on accumulait prêts et dettes. Une décennie où les décideurs n’ont pas pensé à renflouer les caisses de l’Etat mais à les pomper. Une décennie où on n’a pas investi, mais divisé le gâteau. Une décennie où on ne pensait qu’à se remplir les poches ! Cumul, dit-on ? En voilà les raisons de ce cumul dont les effets pervers que le pays continue de traîner comme un boulet.

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Auteur

Abir Chemli

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