Nouvel an amazigh : Préserver la langue, l’écriture et la culture amazighes
L’Association tunisienne de la culture amazighe a organisé samedi dernier à la Cité des sciences de Tunis une conférence en guise de célébration du nouvel an amazigh 2976.
Cet évènement annuel a pour finalité de vulgariser l’information sur une partie de l’identité tunisienne que l’Histoire a omise, lançant par la même occasion un appel aux décideurs de corriger l’Histoire et de sauver la culture amazighe de l’oubli.
La Presse — Depuis sa création en 2011, l’Association tunisienne de la culture amazighe célèbre le nouvel an amazigh en bonne et due forme. Le calendrier amazigh n’est autre, à vrai dire, que celui dit «ajmi». «Le calendrier amazigh commence par le mois dit yanayer, soit la combinaison de yan (qui veut dire un) et yanour (qui veut dire mois), ce qui fait de yanayer le premier mois de l’année.
Le premier mois coïncide avec le 13 ou le 14 janvier, soit avec le commencement des «liali el soud». Les «liali el bidh» constituent la phase d’hibernation hivernale, durant laquelle il n’y a ni culture de la terre ni récolte. Le premier mois du calendrier amazigh rime avec la reprise de la vie de la flore, du labeur, de l’espoir, de la fertilité, etc. C’est que le calendrier amazigh puise son fondement de l’activité agricole. L’homme amazigh est un agriculteur-né. Sa vie et son essence sont étroitement liées à la terre», explique Kilani Bou Chahwa, président de l’association, à La Presse.
Appel à soutenir la culture amazighe
Nous sommes en 2976 du calendrier amazigh. La présente année ne récapitule pas toute la civilisation amazighe vu que cette dernière est nettement plus ancienne. Le choix du commencement dudit calendrier souligne une date phare de la civilisation amazighe, celle où le roi amazigh Sheshonq 1er a conquis l’Egypte et fondé la XXIIe dynastie égyptienne.
Le règne amazigh en Egypte a duré deux siècles. «C’est un grand évènement que l’Histoire n’a pas manqué de souligner. Cependant, la culture et la civilisation amazighes ont été détournées de l’histoire de la Tunisie. Pourtant, poursuit Bou Chahwa, les ruines de Dougga, par exemple, montrent que l’écriture amazighe existait depuis 1.500 ans –J.-C.».
Parlant le tamazight ainsi que son épouse, enseignant cette langue bien chérie à ses enfants, le président de l’association s’inquiète, toutefois, pour le devenir de cette langue, de cette culture. Aussi, lance-t-il un appel insistant pour corriger l’Histoire en optant pour une lecture purement objective des faits et des événements. «Il faut aussi assurer la relève pour que la langue tamazight et l’écriture tifinaghe résistent à l’oubli.
Nous appelons à leur intégration dans les programmes scolaires. Il est plus logique d’enseigner une langue locale que des langues étrangères, surtout que la langue tamazight est parlée dans tous les pays du Maghreb», renchérit-il.
Djerba : l’une des gardiennes de la culture amazighe
Soutenir la culture amazighe en assurant la pérennité du tamazight et du tifinaghe représente pour certaines communautés sudistes un devoir et un plaisir.
C’est du moins ce qui ressort du dévouement de Salah Ben Ayed Ben Mahmoud, chercheur et enseignant de la langue tamazight et expert en culture djerbienne. Il se réjouit de l’engagement de la population djerbienne à garder vivante la culture amazighe. «Tout notre vécu, tout notre quotidien respire la culture amazighe : notre nourriture, nos habits, nos habitudes et même l’eau que nous buvons.
En effet, énumère-t-il, nous préparons le aïch d’orge, le couscous, la kisra et la harissa. Nous utilisons l’huile d’olive comme ingrédient de base à notre art culinaire. Nos femmes portent toujours le rda ainsi que le houli blanc durant les funérailles et le biskri pour les heureux évènements. La jarre représente un symbole de la culture amazighe. Nous en avons créé la plus grande, qui mesure plus de six mètres de long ».
Il ajoute : « Les jeunes mariés ont toujours une petite jarre remplie d’eau à la main. Elles se dirigent vers la maison nuptiale à dos de chameau ou sur la jehfa qui est une tradition amazighe. Quasiment toutes les familles djerbiennes boivent l’eau de pluie, tout comme nos ancêtres. Au final, 90% de la population de Guellala, mais aussi de Sedouikech et de Ajim, parlent le tamazight».
Pour Ben Mahmoud, restreindre l’enseignement de la langue tamazight et de l’écriture tifinaghe aux seules activités éparses des associations ne suffit pas pour la survie de cette culture. «Il faut les enseigner dans les écoles. Il faut aussi promouvoir la recherche dans la culture amazighe», recommande-t-il.
Tifinaghe et ses secrets
La conférence a été animée par des penseurs et des experts chevronnés en culture amazighe. Mansour Ghaki, archéologue, linguiste et chercheur tunisien, a axé son intervention sur la transition entre l’écriture numidienne et celle tifinaghe. En Tunisie, la langue tamazight et l’écriture tifinaghe continuent à être perpétuées par les communautés du sud; celles du nord n’ont pas réussi à sauver cette culture de l’émoussement.
En Tunisie, tout comme en Algérie, en Libye, au Niger, au Mali et au Maroc, la langue et l’écriture vivent grâce à l’alphabet amazigh. Ce dernier, en revanche, n’est pas statique. Il varie selon la région, la communauté. Ses variations touchent à l’écriture et à la phonétique. En effet, l’alphabet tifinaghe peut compter vingt-deux lettres dans une région et vingt-trois dans une autre.
Or, ignorer l’écriture et la prononciation d’une lettre rend difficile, voire impossible, l’écriture et la langue. La substitution même d’un phonème — ou d’une lettre — par un autre sème la confusion. Ghaki a attiré l’attention sur l’impératif de préserver et le couple langue-écriture tifinaghe et la culture amazighe.
En marge de l’évènement une petite exposition-vente a eu lieu, mettant en avant le savoir-faire ancestral amazigh, aussi bien celui culinaire que vestimentaire. Des participants ont proposé de l’huile d’olive, de la harissa, des délices traditionnels comme la «r’fissa» et autres produits. D’autres ont mis en exergue la broderie amazighe, les accessoires féminins, etc.
La conférence a été agrémentée de chansons amazighes, présentées par la chorale Salammbô.
