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Deux mille ans sous les décombres : l’os qui donne raison aux chroniqueurs d’Hannibal

  • 23 février 10:10
  • 4 min de lecture
Deux mille ans sous les décombres : l’os qui donne raison aux chroniqueurs d’Hannibal

Lors de fouilles préventives menées en 2020 à Cordoue, dans le sud de l’Espagne, les archéologues de l’université locale ont mis au jour un fragment osseux dont la modestie apparente contraste avec la portée historique que lui accordent désormais les chercheurs. Publié début février 2026 dans le Journal of Archaeological Science: Reports, leur travail identifie un os du carpe de la patte avant droite d’un éléphant, extrait d’une couche de destruction datée des IIIe-IVe siècles avant notre ère, sur le site de la Colina de los Quemados.

Ce site est associé à l’oppidum ibérique de Corduba, abandonné lors de la refondation romaine de la ville. L’excavation avait été ordonnée en amont de l’agrandissement d’un établissement hospitalier provincial. Enfoui sous un mur en adobe effondré scellant un unique niveau d’occupation, l’élément osseux, de forme cubique et mesurant une dizaine de centimètres, n’a pas immédiatement livré son identité : sa morphologie ne correspondait à aucune faune locale connue.

Pour établir sa nature, l’équipe dirigée par Rafael Martínez Sánchez a procédé à une double démarche. D’un côté, une analyse anatomique comparée avec des squelettes d’éléphants africains, asiatiques et de mammouths des steppes, conservés dans plusieurs musées et laboratoires européens. De l’autre, une datation au radiocarbone qui a confirmé que l’animal vivait entre la fin du IVe et le début du IIIe siècle avant notre ère. La dégradation de l’os a néanmoins empêché toute analyse protéique ou génétique permettant de trancher entre espèce africaine et espèce asiatique.

Une couche archéologique chargée de vestiges militaires

Ce qui confère à la découverte sa dimension exceptionnelle tient moins à l’os lui-même qu’à son contexte stratigraphique immédiat. La même couche de destruction renfermait une douzaine de sphères de pierre d’environ onze centimètres de diamètre, identifiées comme des projectiles d’artillerie de siège de type lithobolos, des pointes de traits, ainsi que des monnaies et des céramiques caractéristiques de la période des guerres puniques. Des fours, des murs et d’autres structures architecturales portaient les traces d’une destruction violente. L’ensemble dessine, selon les auteurs, un schéma cohérent avec les conflits liés à la Deuxième Guerre Punique en péninsule ibérique.

C’est précisément dans ce contexte que la présence d’un éléphant prend son sens. Les armées carthaginoises avaient recours à ces animaux comme armes de guerre, à la fois pour désorganiser les formations adverses et pour leur effet psychologique sur des troupes non accoutumées à les affronter. Jusqu’à cette découverte, l’ensemble des témoignages sur l’utilisation de ces animaux en Ibérie reposait sur des sources écrites, des représentations iconographiques et des pièces de monnaie frappées à l’effigie d’un mahout.

Une première trace physique en Europe occidentale

Les chercheurs soulignent que cet os représente, à leur connaissance, le premier vestige ostéologique d’un éléphant directement associé à un contexte de la Deuxième Guerre Punique en Europe. Ils précisent toutefois que rien ne permet d’affirmer que l’animal faisait partie des fameux éléphants qu’Hannibal conduisit à travers les Alpes en 218 avant notre ère. L’hypothèse la plus vraisemblable, selon eux, est que la bête participait aux campagnes carthaginoises menées en péninsule ibérique avant cette traversée légendaire, ou constituait une prise de guerre dont l’os aurait été conservé.

Ce dossier archéologique s’inscrit dans une accumulation progressive d’indices matériels. En 2016, une équipe internationale menée par le géomorphologue Bill Mahaney, de l’université York de Toronto, avait publié dans la revue Archaeometry les résultats d’une analyse microbiologique conduite dans une tourbière au pied du col de la Traversette, à la frontière franco-italienne. Cette étude identifiait une couche sédimentaire perturbée, datée aux environs de 200 avant notre ère, présentant une forte concentration de bactéries Clostridia caractéristiques des déjections équines, interprétée comme la trace d’un transit massif d’animaux. Les chercheurs eux-mêmes avaient alors souligné que leurs conclusions demandaient confirmation par des analyses génétiques complémentaires.

L’os du carpe de Cordoue vient s’ajouter à ce faisceau d’indices, sans en constituer la preuve absolue. Pour les auteurs de l’étude, il pourrait néanmoins représenter le premier témoignage anatomique tangible de l’utilisation de proboscidiens par les armées carthaginoises dans le cadre des guerres qui opposèrent Carthage et Rome entre 264 et 146 avant notre ère.

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Auteur

S. M.

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