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Culture

On nous écrit – Habib Chebil à la maison des arts du Belvédère : Plus qu’un hommage, une leçon de peinture

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  • 6 avril 19:04
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On nous écrit – Habib Chebil à la maison des arts du Belvédère : Plus qu’un hommage, une leçon de peinture

Habib Chebil appartient à une génération qui s’est formée dans une période particulièrement sensible de l’histoire de l’art en Tunisie, lorsque la pratique picturale cherchait sa voie entre héritage local, références académiques, modèles de la modernité occidentale et exigence d’inventer un langage propre.

À l’occasion de la Journée mondiale du théâtre, le Centre national d’art vivant du Belvédère, en collaboration avec la direction des Arts plastiques et le Théâtre national tunisien, consacre à Habib Chebil, (né à Menzel Bouguiba en  1936, décédé à Menzel Bourguiba en 2004), une exposition retrospective inaugurée le 28 mars, intitulée: Émergence du corps.

Il faut saluer cette initiative, rare et précieuse, tant il n’est pas si fréquent, chez nous, qu’un événement d’une telle ampleur soit consacré à un artiste disparu, non seulement pour rappeler son nom ou raviver le souvenir de son parcours, mais pour redonner vie à une œuvre, à son intelligence propre, et à l’impact qu’elle a pu avoir dans l’histoire de la peinture tunisienne moderne.

L’intérêt de cette manifestation ne réside pas uniquement dans la qualité de l’hommage rendu à une figure importante de la scène artistique tunisienne, ni même dans l’émotion légitime que peut susciter le retour de ses œuvres dans l’espace public, mais plus profondément, à mes yeux, dans le fait qu’elle nous remet en présence d’une expérience plastique qui n’a rien perdu de sa capacité d’interpellation, tant les formes de Habib Chebil résistent encore à l’épuisement de l’interprétation refusant de se donner comme des formes closes, définitivement assignables à leur époque ou à une lecture unique. Elles continuent, aujourd’hui encore, de solliciter le regard, de déplacer les catégories trop simples, et de rouvrir des questions demeurées vives sur la peinture, ses moyens et ses seuils, sur ce qu’elle retient du monde visible tout en le soumettant à sa propre nécessité.

C’est bien cette conviction qui me conduit à écrire ce texte, car il me semble que les œuvres de Habib Chebil se présentent à nous chargées d’une densité particulière, comme si leur temps n’était pas tout à fait passé, comme si leur présence reconduisait, dans notre présent même, une série de problèmes qui débordent largement le seul cadre commémoratif; voir aujourd’hui ces tableaux, ce n’est donc pas seulement revenir à une expérience du passé, mais traverser de nouveau un moment décisif de l’histoire de la peinture, lorsque celle-ci, dans le sillage des modernités du XXe siècle, reconfigure ses rapports au motif, à l’espace, à la matière, à la lumière, au corps, et plus radicalement encore à la possibilité même du visible. Habib Chebil appartient à une génération qui s’est formée dans une période particulièrement sensible de l’histoire de l’art en Tunisie, lorsque la pratique picturale cherchait sa voie entre héritage local, références académiques, modèles de la modernité occidentale et exigence d’inventer un langage propre; diplômé de l’École des beaux-arts de Tunis en 1964, puis confronté, lors de son séjour parisien en 1973, aux grands déplacements de l’art moderne, il a développé une trajectoire singulière, nourrie non seulement par la peinture, mais aussi par le théâtre, la scénographie et l’enseignement. Cette pluralité, loin d’être secondaire, a sans doute contribué à affiner chez lui le sens de l’espace, de la présence, du rythme, de la construction et de la lumière, au point que l’on sent, dans son travail, qu’un regard de peintre s’y conjugue à une véritable intelligence du plateau, du corps en présence et de la mise en espace.

Il serait pourtant réducteur d’enfermer cette œuvre dans la seule question du corps, ou dans celle de la lumière, même si l’exposition choisit légitimement d’en faire un axe de lecture, car la peinture de Habib Chebil met en jeu quelque chose de plus vaste et de plus complexe : une tension continue entre figuration et abstraction, entre apparition et effacement, entre persistance du motif et autonomie de la construction picturale ; chez lui, la figure n’est jamais simplement donnée, l’objet n’est jamais simplement désigné, l’intérieur n’est jamais simplement décrit, puisque tout entre dans un régime de transformation où les formes se condensent, se déplacent, se simplifient, se défont parfois au moment même où elles surgissent. Il importe, me semble-t-il, de situer Habib Chebil dans le champ tumultueux des grandes reconfigurations de la modernité picturale du XXe siècle, non pour le rabattre sur quelque filiation extérieure ou sur quelque modèle prestigieux, mais au contraire pour mieux mesurer la manière dont il s’y est tenu, car Chebil n’adopte jamais aveuglément les solutions déjà offertes par la peinture moderne, n’en reproduit ni les recettes ni les certitudes, et en explore plutôt, avec une rare intelligence, la grammaire profonde — tensions entre figure et abstraction, autonomie du plan, fragilisation du motif, recomposition de l’espace, rôle structurant de la lumière, du trait et de la matière —, de sorte que son œuvre témoigne d’une appropriation libre et réfléchie des questions de la modernité, appropriation d’autant plus singulière qu’elle se trouve infléchie par l’expérience du théâtre et de la scénographie, où le rapport entre corps, présence, lumière et espace se pense autrement.

Ce qui frappe d’emblée dans les tableaux exposés, c’est qu’ils ne se livrent jamais  d’un seul coup mais  demandent du temps, parce qu’ils exigent du regard qu’il renonce à la consommation rapide de l’image, qu’il suspende l’identification immédiate, et qu’il accepte de passer par une zone d’hésitation; c’est sans doute là l’un des premiers signes de la qualité de cette peinture, qui ne s’offre pas comme un répertoire de formes immédiatement stabilisées, mais comme un champ de tensions où le visible est à la fois donné et repris, affirmé et déplacé, si bien que l’on croit d’abord reconnaître une figure, une table, une bouteille, une fleur ou un intérieur, avant de comprendre que l’essentiel n’est pas là seulement, et que ce qui importe n’est pas tant ce que la peinture montre que la manière dont elle fait travailler ce qu’elle montre.

À mes yeux, Habib Chebil appartient à cette catégorie de peintres pour lesquels le motif n’est jamais une fin, mais un point de départ, puisque la figure, l’objet, l’espace intérieur ne sont pas chez lui des sujets à décrire, encore moins des prétextes à virtuosité, mais des matériaux de transformation ; la femme, la chaise, la table, la bouteille, la fleur, le corps lui-même, entrent dans un régime plastique où ils perdent leur évidence première pour devenir les éléments d’une syntaxe plus complexe, de sorte que rien n’y est reconduit dans l’innocence de la représentation, tout passant au contraire par un travail de condensation, de déplacement, de simplification, parfois de fracture, qui fait de cette peinture non une peinture de solutions, mais une peinture de recherche.

Pour mesurer plus justement sa place dans l’histoire de l’art moderne tunisien, il faut aussi le situer par rapport au premier grand moment de cette histoire, lorsque, dans le sillage de l’École de Tunis et dans les premières décennies de l’après-indépendance, une part importante de la génération qui l’a précédé a contribué à construire un imaginaire pictural du pays à travers les scènes de la vie quotidienne, les intérieurs, les costumes, les figures et les signes d’un univers tunisien rendu lisible, souvent avec une volonté d’harmonie et d’affirmation culturelle ; ce moment a été essentiel, puisqu’il a donné à la peinture tunisienne moderne sa légitimité et sa visibilité. Habib Chebil appartient à la génération qui a continué à écrire cette histoire sans rompre brutalement avec ses prédécesseurs, mais en déplaçant profondément les enjeux. Pour lui, le monde visible ne vaut plus d’abord comme répertoire de motifs culturellement identifiables ; il devient le lieu de foyers de tensions plastiques à l’intérieur du champ pictural, si bien que la peinture ne s’y définit plus prioritairement par ce qu’elle montre du monde, mais par la manière dont elle en transforme les données en problèmes de forme, d’espace, de lumière et de visibilité.

C’est là, sans doute, que réside la singularité de Habib Chebil : dans le fait qu’il ne se contente pas d’occuper un moment de la modernité picturale, mais qu’il l’interroge de l’intérieur, en refusant aussi bien les séductions de la formule que l’installation confortable dans des acquis formels, et en faisant du tableau non un lieu d’application, mais un espace de tension, d’essai, de remise en jeu, où l’on sent que la peinture ne cherche pas à confirmer ce qu’elle sait déjà faire, mais à éprouver ce qu’elle peut encore découvrir de ses propres moyens.

L’exposition a donc le mérite de remettre en lumière une œuvre importante, mais elle invite aussi, me semble-t-il, à une relecture plus ample que celle qu’autorisent à elles seules les catégories du corps ou de la lumière, car Habib Chebil n’est pas seulement un peintre du corps émergent, ni davantage seulement un peintre de la lumière, mais un peintre qui interroge, à travers le corps, l’objet, l’intérieur, la ligne et la matière, les conditions mêmes de l’apparition picturale ; et c’est précisément cette dimension — cette intelligence du pictural, cette manière de faire de la toile un espace de tension plutôt qu’une image close — qui mérite aujourd’hui d’être portée au premier plan.

Au fond, l’importance de Habib Chebil tient  à ceci : sa peinture demeure, malgré les années, profondément vivante, parce qu’elle agit encore sur notre regard, déplace nos habitudes de perception, et nous rappelle que le visible n’est jamais donné une fois pour toutes, que la forme n’est pas une évidence, que la figure peut subsister sans s’imposer, que la lumière ne relève pas seulement de l’effet mais de la structure, et que la peinture, lorsqu’elle se tient à ce niveau d’exigence, devient autre chose qu’une image, à savoir un exercice de pensée sensible.

C’est pourquoi cette exposition me paraît être plus qu’un hommage : elle est aussi une leçon, une véritable leçon de peinture, au sens le plus fort du terme, une leçon sur ce que peut être une pratique picturale lorsqu’elle ne cède ni à la facilité illustrative, ni aux séductions de la formule, ni au confort des réponses déjà disponibles ; et l’on ne peut dès lors que souhaiter qu’elle soit réellement investie comme un moment de transmission, au point d’espérer que les enseignants des écoles des Beaux-Arts et des instituts d’art y conduisent leurs étudiants, non comme à une simple sortie culturelle, mais comme un véritable terrain d’étude, puisque les œuvres de Habib Chebil demandent du temps, de l’attention, du regard, de l’analyse et de la discussion, et que c’est peut-être là, finalement, la plus juste manière de prolonger cet événement : faire en sorte que cette redécouverte ne s’achève pas avec l’exposition, mais ouvre pour une nouvelle génération un espace de travail, de formation et de pensée.

Ilhem LARBI          

Artiste plasticienne et universitaire               

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La Presse

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