gradient blue
gradient blue
Culture

Mes Humeurs : Entre l’esprit et l’estomac

  • 4 avril 18:25
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : Entre l’esprit et l’estomac

La PresseJe viens de terminer un ouvrage d’une douceur entêtante, « L’Histoire de Marie-Thérèse » par Christine Montalbetti P.O.L 208 p, qui parle d’une boulangerie-pâtisserie normande de haute facture, courue par des amateurs de bouche comme des gens d’esprit, écrivains et artistes; un livre à consommer sans faim.

J’ai toujours rêvé d’un commerce (restaurant, salon de thé, etc.) à Tunis, qui réunirait la qualité de la cuisine et une clientèle qui parle des choses de l’esprit. Vœu pieux. Pourtant, quelques décennies plus tôt, il y avait des adresses qui alimentaient convenablement le ventre et le cerveau. Aujourd’hui, les adultes âgés, habitant la capitale, en parlent comme d’un souvenir lointain, une madeleine de Proust. Il faut avouer que cette génération a la nostalgie collée à la peau.

 L’histoire du roman se déroule à Trouville où on croise une silhouette que l’on croirait sortie d’un texte de Marguerite Duras elle-même ; Marie-Thérèse y tient un salon de thé à l’enseigne de Charlotte Corday, où l’écrivaine venait, en voisine, prendre place et commander une quiche et une salade verte.

Marie Thérèse a un caractère agréable, elle écoutait et recueillait les phrases, la voix, les silences aussi ; Duras parlait, évoquant ses souvenirs, ses obsessions, et l’autre, attentive, répondait à sa manière : en suggérant des lieux, des paysages, des cimetières. Car elle savait, avec une justesse fine, le goût de l’écrivaine pour ces espaces où la mémoire affleure. Ainsi, entre le cimetière de Vauville, et cette tombe de granit qui inspirera à l’écrivaine La mort du jeune aviateur anglais, une connivence s’était nouée, faite de différences assumées : l’une, figure majeure des lettres, péremptoire et magnétique ; l’autre, modeste, épouse d’un pâtissier, mais tout aussi vive, tout aussi habitée.

Le temps a passé, Duras a disparu, laissant derrière elle ses livres et son aura. Et voici que Marie-Thérèse, à son tour, entre dans la lumière. À quatre-vingt-quatre ans, elle devient une figure de la côte fleurie, saluée, reconnue, presque célébrée. Comme si, après avoir longtemps été dans l’ombre d’une voix célèbre, elle accédait enfin à la sienne. Un livre lui est consacré — celui que Duras, autrefois, lui avait enjoint d’écrire. Elle n’en avait pas la prétention, ni peut-être le désir. Alors, elle en a confié le récit à Christine Montalbetti, dont la plume délicate épouse cette existence sans jamais la trahir.

L’histoire est simple, et c’est en cela qu’elle touche. Née prématurée dans une ferme normande pendant l’Occupation, Marie-Thérèse grandit entre les marchés où son père vend des bêtes et l’hôtel-restaurant que tient sa mère. À dix-huit ans, elle rencontre Michel. L’amour est immédiat, entier. Ensemble, ils bâtissent une vie : une boulangerie, des enfants, puis Paris, ses rythmes, ses exigences… enfin Trouville, en 1977, où leur pâtisserie devient un lieu, une adresse, presque une scène. On y vient pour les gâteaux, bien sûr, mais aussi pour ce mélange d’humanité et de chaleur qui attire artistes et écrivains comme les gâteaux attirent les enfants (et les adultes).

Ce que raconte Montalbetti, avec une tendresse constante, c’est une métamorphose. Celle d’une enfant de la terre devenue femme de culture, curieuse de tout, assidue aux cafés philosophiques comme aux conférences de géopolitique. Une vie sans éclat apparent, mais traversée de rencontres, de fidélités, et d’un goût profond pour le monde. Une vie qui, à force d’attention et de présence, finit par devenir, elle aussi, une forme de littérature.

Auteur

Hamma Hannachi

You cannot copy content of this page