La Presse — Chez nous, la mendicité ne choque presque plus. Elle s’est installée, doucement, jusqu’à devenir une composante familière du paysage urbain. À force de les croiser, de les contourner, de leur tendre parfois une pièce ou un regard fuyant, on a fini par les intégrer à notre quotidien sans vraiment s’arrêter sur ce que leur présence raconte de nous.
Ils sont là, à chaque carrefour. Aux feux rouges, ils surgissent entre deux files de voitures, avec des gestes précis, presque chorégraphiés. Devant les mosquées, ils attendent les fidèles, comme suspendus au rythme des prières. À l’entrée des magasins, dans les souks, dans les bus bondés, devant les distributeurs des banques… ils occupent l’espace avec une discrétion tenace.
Parfois même, ils franchissent le seuil de nos maisons, frappent à nos portes, comme pour nous rappeler que la frontière entre l’espace public et privé est plus fragile qu’on ne le pense. Le phénomène est ancien, mais il semble avoir changé de visage. On ne parle plus seulement de détresse individuelle ou de pauvreté extrême.
Une autre réalité, plus trouble, se dessine en filigrane. Certaines figures reviennent, certains visages se répètent, aux mêmes endroits, aux mêmes heures. Comme si, derrière l’apparente spontanéité, se cachait une organisation invisible. Il y a ces femmes, souvent accompagnées d’enfants, dont la présence interpelle et désarme.
Il y a ces silhouettes qui racontent des histoires ; maladie, accident, abandon, avec une précision presque théâtrale. Et puis il y a ceux qui observent, en retrait, silencieux, comme des ombres. Tout un théâtre urbain où chacun semble jouer un rôle bien défini. On entend parfois dire que la mendicité serait devenue, pour certains, une activité à part entière.
Une forme de débrouille poussée à l’extrême, où l’ingéniosité remplace les diplômes, où la rue devient école, où la persuasion se travaille comme un métier. Sans rien affirmer, sans tomber dans les raccourcis, il est difficile de ne pas remarquer que certaines pratiques relèvent d’une logique structurée : présence stratégique, mobilité, coordination implicite.
Ce qui frappe surtout, c’est cette capacité d’adaptation. Les discours changent, les approches varient, les postures évoluent selon les lieux et les moments. Un langage du regard, du geste, de la voix, qui semble s’ajuster en permanence à celui qui passe. Une forme d’intelligence sociale brute, instinctive, qui capte la compassion, la culpabilité, ou simplement l’habitude. Mais derrière cette mécanique bien huilée, une question persiste : que voyons-nous réellement ? Des individus en situation de précarité ?
Des rouages d’un système plus large ? Ou le reflet d’une société qui peine à protéger les plus vulnérables et à réguler ses propres marges ?
À force de banaliser la mendicité, on finit surtout par fermer les yeux sur certaines dérives bien réelles. Car, au-delà des situations de détresse, parfois bien réelles, une partie du phénomène repose aussi sur des comportements opportunistes, voire trompeurs. Il ne s’agit plus seulement de survivre, mais parfois de tirer profit de la générosité publique sans réelle volonté de s’en sortir par le travail.
Des histoires sont répétées, mises en scène, ajustées selon l’interlocuteur, dans une logique qui s’apparente davantage à une stratégie qu’à un cri de détresse. Dans ce contexte, la compassion devient un levier exploité, et le geste de solidarité, un réflexe presque instrumentalisé. Certains individus semblent avoir fait de la mendicité un choix de facilité, évitant les contraintes d’un emploi formel, préférant les gains rapides, discrets et non imposables. Cette réalité dérange, car elle brouille les repères : comment distinguer le besoin réel de la mise en scène ?
Face à cela, continuer à donner sans discernement revient, d’une certaine manière, à entretenir ce système. Et c’est peut-être là le véritable enjeu : ne pas se laisser enfermer dans une compassion aveugle, mais retrouver une lucidité nécessaire pour ne pas cautionner, malgré nous, ce qui relève parfois davantage de l’arnaque que de la nécessité.



